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Agriculture & Pêche

Les vins bretons veulent trouver leur place

Le 25 octobre 2016 par Françoise Thomas
(Crédit: Françoise Thomas/Ar C'hannad)

Productrice de vin depuis l’empire romain, la Bretagne a vu peu à peu ses vignes disparaître, pour ne plus se limiter qu’aux bords de Loire. Si jusqu’à présent les rares téméraires qui tentaient de vinifier dans la Bretagne administrative étaient menacés de sanction, une directive européenne effective depuis le début d’année a changé la donne. Et permet un retour d’une production viticole sur l’ensemble du territoire.

« Coteaux du Braden », Domaine du Clos du Moulin », « Château la Gare », « Le Clos du Chevalier », « Berligou »….: autour de la table, plusieurs dizaines de personnes dégustent avec gourmandise les différents crûs qui s’offrent à eux et les commentaires vont bon train. Une dégustation à l’aveugle auprès d’un jury averti susciterait certainement de belles surprises quant à leur origine.

Car ces vins -rouge, blanc, rosé, effervescent- sont tous produits en Bretagne par des amateurs, rassemblés ce week-end à Duaod (Duault), près de Callac, pour l’assemblée générale de leur association qui célèbre cette année son dixième anniversaire.

« Pendant 10 ans, on était quand même une assemblée de clandestins. On a même été attaqués par deux sénateurs qui se plaignaient que les Bretons voulaient se mettre à faire du vin », rappelle avec ironie Gérard Alle, le président de l’Association pour la reconnaissance des vins bretons (ARVB).

Car, bien que nous l’ignorions le plus souvent, la présence du vin est officiellement connue en Bretagne depuis le 3è siècle et, au Moyen-Age , les vignes étaient mentionnées sur l’ensemble du territoire breton. Au XIVè siècle, l’explorateur berbère Ibn Battuta a décrit des bords de Rance plantés de vigne sur ses deux rives. Des bords de Rance qui produisaient du vin depuis l’époque romaine donc.

Mais au XVIIè siècle, l’administration royale impose une réduction des surfaces de vignes, réclamant leur arrachage et leur remplacement par des pommiers pour produire du cidre. A la veille de la Révolution, on recense encore 150 hectares de vignes en Ille-et-Vilaine de même qu’en Côtes d’Armor, 600 en Morbihan et 30.000 dans ce qui est devenu la Loire-Atlantique.

Comme chacun sait, on ne badine pas avec l’administration et, depuis la troisième République, seuls, trois des cinq départements étaient jusqu’à présent autorisés à planter des pieds de vigne après un examen tatillon de la demande. Pour l’avoir ignoré, Jean Donnio, qui a planté 800 pieds en 1992 au Quillio (Côtes d’Armor) en vue d’une consommation purement familiale, a été à deux doigts de les voir arrachés parce qu’il n’avait pas demandé le feu vert de l’administration qui la lui aurait de toute façon refusée, ce département n’étant pas autorisé à cultiver la vigne. Et nous n’aurions donc jamais goûté son « Cremant de l’Oust ».

Tout a changé depuis le 1er janvier 2016. Désormais, et en raison d’une directive européenne, la culture de la vigne est libéralisée après avoir été sévèrement encadrée. En vertu de cette décision, la France peut chaque année accroître ses plantations de 1%, soit 7.500 hectares, quelque soit le cépage planté. Et surtout, ces nouvelles plantations peuvent se faire sur l’ensemble du territoire.

 

 

Le réchauffement climatique, une opportunité pour les vignes bretonnes?

 

Ce qui veut dire que des départements jusqu’alors interdits de plantation, comme les Côtes d’Armor et le Finistère, peuvent s’y engager en toute légalité, même s’il faut encore malgré tout en demander l’autorisation -gratuite- à l’administration. D’où le mot de Gérard Alle sur les « clandestins », devenus légaux grâce à ce coup de baguette magique de Bruxelles.

Ceci dit, personne ne semble savoir pour le moment quelle superficie pourrait être allouée à La Bretagne sur ce volume annuel de 7.500 ha. Quelques principes guidant cette répartition ont cependant été précisés, lors de l’AG: priorité donnée aux jeunes planteurs (- de 40 ans) et une surface maximum de 10 ares par famille à condition de ne pas commercialiser sa production.

Comme partout dans le monde, la production bretonne n’est pas uniforme. « Elle dépend des cépages, des modes de production, du climat, des sols, de l’exposition et, bien sûr, de ce moment délicat mais essentiel qu’est la vinification », explique Bernard Hommerie, secrétaire de l’ARVB. D’où, à chaque assemblée générale, la présence d’un professionnel qui vient partager son savoir-faire avec la centaine de viticulteurs amateurs -associations ou particuliers- de l’association.

Cette année, Marie-Noëlle Ledru est venue parler du pinot noir qu’elle cultive de la manière la plus naturelle possible sur 2,5ha à Ambonnay (Marne), sur le terroir de la Montagne de Reims, afin de donner, au terme d’un long processus, un Champagne unanimement salué par les revues spécialisées.

Alors, au vu du réchauffement climatique qui s’annonce comme des opportunités offertes par cette nouvelle règlementation européenne, quel avenir pour le vin en Bretagne? Nos amis britanniques, pourtant moins bien placés géographiquement, ont déjà pris une longueur d’avance: les richissimes jumeaux Barclay, propriétaires notamment du Ritz à Londres, se sont promis de faire servir dans leur palace un crû -à la hauteur de l’établissement, évidemment- provenant de leur jeune vignoble de 25 ha sur Sercq, l’une des îles anglo-normandes. La première cuvée ne devrait pas tarder.

De leur côté, des viticulteurs du sud de l’Angleterre produisent des vins pétillants dont la qualité s’améliore. Et même les Français y croient: la grande maison Taittinger, connue pour son champagne, a acquis il y a moins d’un an plusieurs dizaines d’hectares dans le Kent pour y planter des vignes, avec l’idée de commercialiser ses premières bouteilles en 2022.

Et la Bretagne dans tout ça? Certainement des pistes à explorer, même sans les moyens financiers des frères Barclay, à condition d’acquérir le savoir-faire. D’autant plus, si l’on garde à l’esprit que la moitié des viticulteurs de Loire-Atlantique sera partie à la retraite d’ici dix ans et que des vignes vont chercher preneur.

 

 

 

Pour aller plus loin:

– « Le vin des Bretons », par Gérard Alle et Gilles Pouliquen, aux éditions du Télégramme (2004).
– « La vigne, le vin en Bretagne », par Guy Saindrenan, aux éditions Coop Breizh (2011).

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