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Edito du 14 février: Ce racisme rampant qui infuse en Bretagne

Le 14 février 2017 par Erwann Lucas-Salouhi

« Partez d’ici, sales nègres ». Les mots ne sont pas prononcés il y a 30 ou 40 ans, dans le sud de la France ou en région parisienne. Ils datent du week-end dernier, sur le parking du Leclerc de Plérin, en plein coeur des Côtes d’Armor. Ils auraient pu avoir été entendus ailleurs, là n’est pas vraiment la question. Les cibles? Deux jeunes garçons, fils métis d’une bretonne, désormais installée à Paris, aujourd’hui rédactrice en chef du magazine Elle.

Une situation qui lui permet, bien entendu, plus facilement de projeter au grand jour ce qu’elle qualifie d' »uppercut » reçu. On ne saurait sans doute mieux qualifier l’épisode lorsque l’on voit ses enfants, sa famille, se faire insulter de la sorte, de manière gratuite, pour une simple question de couleur.

Dans le billet d’humeur qu’elle a publié sur le site du magazine, la mère le met en perspective avec l’actualité récente, le viol de Théo, les propos d’un syndicaliste policier estimant que l’usage du terme « bamboula » est « encore à peu près convenable », avec ceux d’un magistrat qui, prenant la défense du syndicaliste, estimait pour sa part que, durant ses « années collège », ce même terme « était presque affectueux ». Une ambiance générale en somme, qui place le racisme, érigé désormais en lutte contre le politiquement correct, en comportement rebelle, pour mieux le banaliser, le prétendre acceptable.

On pourrait estimer que ce « partez d’ici, sales nègres », tout en restant inacceptable, n’est qu’un épiphénomène. Qui plus est en Bretagne, terre traditionnellement ouverte, accueillante vis-à-vis de la diversité, territoire où les identités multiples sont mieux intégrées et acceptées qu’ailleurs, région de « conquête » pour le Front National, où il ne réussit pas à combler son retard par rapport au reste de l’Hexagone. On pourrait se dire ça, pour se rassurer, et tourner la page, faire comme si de rien n’était.

Ce serait chercher avant tout à se voiler la face. Car la réalité bretonne a clairement évolué depuis 2002 et tend à s’inscrire dans la tendance nationale, en matière d’expression du racisme comme d’autres éléments. 2002 étant une date qui n’a pas du tout été choisie par hasard: cette année-là, entre les deux tours de la présidentielle, les villes bretonnes connaissaient leurs plus fortes mobilisations depuis la Libération pour dire non au Front National. Peu de chance que la situation se reproduise en 2017, alors que Marine Le Pen est quasiment assurée de figurer au second tour de l’élection présidentielle.

Sur des terres nettement moins concernées par la pression migratoire qu’ailleurs, avec des taux de criminalité tellement bas qu’ils feraient pâlir d’envie la majorité des autres départements français, un taux de chômage globalement toujours parmi les plus bas de France, les 15 dernières années ont vu une montée régulière du vote en faveur du Front National.

A tel point que, désormais, celui-ci est présent au Conseil régional, dans des conseils municipaux et des conseils communautaires. Dans certaines villes, à Saint-Brieuc, Lorient, Fougères ou Saint-Nazaire par exemple, des tandems et des listes frontistes ont dépassé les 15%, parfois les 20% des suffrages exprimés lors des dernières élections, les départementales et les régionales de 2015.

Bien entendu, ces résultats restent encore loin de ce qui a pu s’observer au niveau national, mais si loin également de ce qui s’observait 10 ans plus tôt. A Fougères par exemple, la liste FN ne récoltait que 8,16% des suffrages aux régionales de 2004, contre 20,97% au premier tour en 2015. A Lorient, même tendance: 9,49% en 2004 pour le FN, 18,32% 11 ans plus tard.

On peut chercher toutes les raisons, totalement objectives, expliquant cette hausse du vote frontiste, il n’en reste pas moins que les conséquences sont également là: à mesure que le vote frontiste s’installe, le rejet de la différence progresse. Par un effet mécanique, le renforcement du FN a donné des ailes aux mouvements de l’extrême et de l’ultra droite bretonne, qui n’ont cessé de multiplier les attaques contre tout ce qui peut représenter l’ouverture et la diversité.

Yannick et Tangi, les deux sonneurs rendus célèbres notamment par le couronnement du bagad Kemper au championnat des bagadou de 2013, en ont fait l’amère expérience. Les deux jeunes hommes, d’origine colombienne, adoptés par deux familles bretonnes différentes, sont devenus, involontairement, un symbole de l’ouverture de la culture bretonne. Et, par la même occasion, la cible d’attaques de la part de la fachosphère bretonne.

Des attaques qui, si elles ont amené à la condamnation juridique de leur auteur, expatrié au Japon et condamné à plusieurs reprises pour incitation à la haine raciale, ont permis à ce dernier d’y gagner en notoriété, au-delà de son cercle habituel. A tel point que, aujourd’hui, sa chaîne YouTube est suivie par près de 19.000 personnes et sa page Facebook dépasse les 71.500 likes. Bien entendu, il ratisse bien au-delà de la Bretagne, mais ses idées s’y diffusent également.

De la même manière, un site d’actualité breton, proche de l’extrême-droite, est aujourd’hui parmi les sites ayant la meilleure visibilité sur internet dans la région, au-delà des habituels incontournables, Ouest-France, Le Télégramme, France Bleue, France 3. Signe, là encore, d’un certain succès de ces idées, lentement diffusées auprès d’une partie de la population bretonne.

Certains répondront sans doute que lors d’actions et de manifestations, telles que celles contre l’accueil de quelques dizaines de réfugiés syriens ou irakiens en Bretagne, il s’agit toujours de la même cinquantaine ou centaine de personnes que l’on retrouve un peu partout. Mais par leur présence, par la visibilité qu’ils donnent à leurs actions, ils font, là encore, diffuser leurs idées au sein d’une population parfois en manque de repère, également sur ces sujets.

Ces éléments, c’est comme un ensemble qu’ils doivent être vus. Et ce « partez d’ici sales nègres », c’est dans ce contexte qu’il est nécessaire de le replacer et de l’inscrire. Car la Bretagne n’est pas immunisée contre la bascule vers le rejet de la différence. Les difficultés, la colère, le sentiment de déclassement vécu par une partie de la population amènera ces derniers à chercher, comme ailleurs et de manière parfaitement légitime, des explications et des coupables, alimentant au passage d’ores et déjà le repli et le rejet. Ne pas en avoir conscience aujourd’hui serait une faute. Vouloir le minimiser car cela ne correspond pas à l’image que la Bretagne souhaite avoir d’elle-même et donner au monde, plus encore.

Durant les cinquante dernières années, la Bretagne est passée de terme d’émigration à terre d’immigration. Cinq décennies, c’est à la fois peu et beaucoup. Peu à l’échelle de l’Humanité, beaucoup au niveau d’une vie. Et ceux qui ont vécu l’époque, pourtant pas si lointaine, où les Bretons étaient ceux qui étaient rejetés sont de moins en moins nombreux.

Il ne faut pourtant pas remonter bien loin pour retrouver des traces de discours racistes à l’égard de ces Bretons qui parlaient une langue bizarre, vivaient entre eux, portaient leurs propres tenues, ne cherchaient pas à s’intégrer en somme. Une réalité qui doit rester présente dans la mémoire bretonne, si elle ne veut pas basculer à son tour dans le climat de plus en plus nauséabond qui semble s’élever ailleurs en France.

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