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Edito du 16 juin: Quand le PS du Finistère remet en cause la légitimité des Bonnets Rouges. A tort.

Le 22 juin 2014 par Erwann Lucas-Salouhi

On pourrait se demander quelle mouche a piqué la fédération finistérienne du Parti Socialiste. Dimanche soir, au lendemain d’une mobilisation mi-figue mi-raisin des Bonnets Rouges devant les préfectures et sous-préfectures bretonnes, le PS du Finistère s’est fendu d’un communiqué particulièrement véhément à l’encontre du collectif « vivre, décider et travailler en Bretagne », en retournant, en français, le slogan de ce dernier: Trop c’est trop.

Dans un texte au ton plutôt violent, les socialistes finistériens appellent donc à la dissolution du mouvement, l’accusant de ne pas présenter la moindre revendication lors de la journée d’action menée samedi par les Bonnets Rouges. Pire, la fédération PS a accusé le collectif de faire « passer les Bretonnes et les Bretons pour des poujadistes réactionnaires » et de ne représenter pour ainsi dire personne.

Ainsi, les deux principaux porte-paroles du mouvement, Christian Troadec et Thierry Merret, en prennent-ils pour leur grade, l’un étant considéré comme un « élu du centre Finistère à l’égo surdimensionné » quand l’autre se voit taxé d’être un « producteur de légumes ultra-libéral ». « S’il leur reste un peu de lucidité, les dirigeants de ce mouvement seraient bien inspirés d’annoncer la dissolution » affirme le PS finistérien.

Mais c’est avant tout la légitimité même du mouvement que la fédération finistérienne a choisi de remettre en cause, accusant MM Troadec et Merret de ne représenter « qu’eux-mêmes » et d’être dépourvus de la moindre légitimité. Une attaque violente, qui suit donc une journée de mobilisation très certainement plus faible qu’espérée par les Bonnets Rouges, qui serait ainsi la preuve de l’absence de légitimité du collectif,  aux yeux les socialistes finistériens.

L’accusation peut, pourtant, laisser perplexe. Car il est difficile de remettre en cause la légitimité du mouvement. S’il est certain que ce dernier rencontre quelques difficultés à mobiliser aussi largement que lors de ses rassemblement de Quimper puis Carhaix, durant le dernier trimestre 2013, cela ne signifie pas pour autant qu’il ne représente plus rien.

Et pour commencer, de par sa capacité à s’organiser, avec sa cinquantaine de comités locaux et de ses quelques 15.000 doléances récoltées en moins de deux mois, il ne fait absolument aucun doute que le mouvement a su répondre à une attente d’une partie de la population bretonne, pour une bonne part des électeurs socialistes déçus, lorsque l’on prend le temps d’aller à la rencontre d’un certain nombre d’entre eux.

C’est d’ailleurs clairement ce qui en sortait dès les manifestations de Quimper et Carhaix. Loin de ne mobiliser que chez les agriculteurs ou les libéraux, les Bonnets Rouges ont tiré leur première légitimité de leur capacité à mobiliser très largement, de manière à la fois transgénérationnelle et en provenance de toutes les catégories socio-professionnelles. Et bien souvent à gauche justement. Mieux, ils ont su attirer à eux nombre de personnes qui n’étaient habituées ni des partis politiques, ni des syndicats ni de toute forme de contestation d’une manière générale.

Mais au-delà de ces faits, par l’importance d’un certain nombre de ses comités locaux, les Bonnets Rouges ont une légitimité sur le territoire aujourd’hui. Alors que certains comités peuvent dépasser les 200 voire les 300 membres, comment le parti socialiste finistérien peut-il parler de manque de légitimité quand bon nombre de ses sections peinent de leur côté à dépasser la cinquantaine d’adhérents?

Pire, la légitimité des Bonnets Rouges a également été obtenue, dorénavant, par les urnes. En dépassant les 11,5% dans le Finistère lors des dernières élections européennes, la liste menée par Christian Troadec, fortement teintée de Bonnets Rouges et profitant clairement de l’image du collectif, a démontré qu’il avait la possibilité de séduire une partie des électeurs.

Si l’on se reporte aux Côtes d’Armor voisins, il est intéressant de constater que la liste de M. Troadec arrive en tête dans bon nombre des communes rurales de l’ouest du département, celles les plus proches de son épicentre carhaisien, c’est certain, quand les communes rurales de l’est ont eu tendance à place la liste du Front National en tête. Ce que les Bonnets Rouges annonçaient s’est démontré dans les faits: ils jouent bel et bien le rôle d’antidote à la poussée frontiste dans la région.

Alors certes, que représentent 11,5% des votants lorsque même pas 45% des inscrits se sont déplacés? la liste de Christian Troadec n’a bien entendu représenté, dans le Finistère, que 6%, tout au plus, du corps électoral du département. Mais dans le même temps, le Parti Socialiste n’en représente que 9,5%, en quoi cela le rendrait-il plus légitime aujourd’hui? Le risque d’un procès en légitimité est qu’il peut très rapidement se retourner contre celui qui cherche à le mener.

Car aujourd’hui, le Parti Socialiste, tout spécialement finistérien, apparaît plus comme un parti d’élus qu’un parti de terrain. Avec la conséquence de le voir jouer à fond le jeu politique, parfois en prenant des positions inverses de celles de la société civile sur un certain nombre de sujets, dont certains sont parfois essentiels pour l’avenir. A force, c’est le sentiment d’être de plus en plus déconnecté des réalités et des aspirations des électeurs qui peut être mis en exergue.

En cela, la question de la réunification ou de la fusion avec les Pays-de-la-Loire est particulièrement symptomatique. Alors que la fusion est défendue de longue date par l’ancien maire de Nantes, et ancien Premier ministre, Jean-Marc Ayrault, elle l’est désormais également par bon nombre d’élus socialistes en Bretagne, au premier rang desquels l’ancien maire de Quimper, Bernard Poignant, et le toujours maire de Brest, François Cuillandre. Ces positions vont dans le sens du renforcement du sentiment que la fusion est avant tout une volonté d’appareil, voulue par le haut.

A l’inverse, ce sont avant tout des citoyens et des associations qui ont pris position en faveur de la réunification, cherchant à s’organiser face aux moyens que peuvent avoir les agglomérations, départements ou région, en matière de communication. Et en ce sens, les Bonnets Rouges ont clairement, depuis un certain temps, pris position pour la Bretagne à cinq départements. Ils ont d’ailleurs été parmi les premières organisations à appeler à participer à la manifestation organisée par 44=BZH et Bretagne Réunie à la fin du mois de juin.

On ne peut certes pas masquer les tensions internes aux Bonnets Rouges, et les remises en causes des porte-paroles par une partie des membres des comités locaux, nous en parlions ici même juste avant les rassemblements de samedi. Il n’en reste pas moins vrai que, tant qu’ils n’imploseront pas tout du moins, les Bonnets Rouges sont actuellement au moins aussi légitimes que le Parti Socialiste dans le Finistère.

Et il est également clair que le PS finistérien, avec ce type de communiqué, rend grandement service au collectif en lui donnant une autre légitimité, celle du mouvement anti-système, que rejette le parti dominant. Il pourrait même redonner du souffle à un collectif qui semblait en train de se chercher quelque peu.

Le PS prend enfin, et c’est le plus important, le risque de se couper un peu plus d’une partie de son électorat, déjà particulièrement mis à rude épreuve par la politique gouvernementale et que les atermoiements socialistes sur la réunification pourraient rendre encore plus distants à l’égard du parti de la majorité présidentielle. Car sur cette question, c’est son avenir politique en Bretagne que le Parti Socialiste est en train de jouer. Et c’est de cela dont il devrait se rendre compte, le plus rapidement possible, dans son propre intérêt, plutôt que de faire des procès en légitimité à d’autres.

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