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Edito du 20 avril: Au Laboratoire de la Mer, le patron traité comme un salarié

Le 20 avril 2016 par Erwann Lucas-Salouhi

C’est une histoire comme beaucoup de gens les aiment. Celle d’un patron, bien considéré par ses salariés, qui se mettent en grève quand ce dernier se fait littéralement jeter de son entreprise par ses actionnaires. En étant amené quasiment manu militari hors des murs des Laboratoires de la Mer, à Saint-Malo, dans la foulée de la venue des propriétaires américains, Olivier Bertaud est devenu, grâce à l’action de ses salariés, le symbole de ces patrons qui subissent eux aussi les décisions de financiers sans aucune considération pour l’entreprise qu’ils ont acquis.

C’est tout du moins l’histoire qui est racontée depuis. Vraie ou fausse, la question n’est pas réellement là. Ce qui est avant tout intéressant, c’est que le licenciement express de M. Bertaud rappelle un fait que beaucoup, et en premier lieu un certain nombre de patrons, oublient parfois: l’immense majorité des PDG d’entreprises ou de groupes sont aujourd’hui des salariés comme les autres. Qui se retrouvent alors soumis aux mêmes règles sociales que l’ensemble de leurs subalternes.

Car dans les faits, dans la majorité des entreprises de taille moyenne et l’ensemble des grandes entreprises, ou presque, la décision appartient avant tout au conseil d’administration et donc aux actionnaires. Et le patron, qu’il soit PDG ou qu’il ait un autre titre, est un salarié, souvent en contrat à durée déterminée, étant face au risque de perdre son poste à tout moment lorsque les objectifs ne sont pas atteints. Comme tout salarié ou presque.

Pourquoi, dès lors, l’impression générale n’est pas celle-là? La principale raison est que, lorsque l’on parle «patrons», on envisage le plus souvent ceux des grands groupes, du CAC40 ou pas loin. Des hommes, souvent issus des mêmes écoles (HEC, Polytechnique, les Mines, l’ENA, pour l’immense majorité d’entre eux), qui se connaissent, se cooptent et se défendent. On a bien souvent tendance à oublier que le PDG d’un groupe peut se retrouver membre du conseil d’administration d’un autre, et vice-versa.

Un entre-soi qui garantit à la majorité des patrons de se protéger entre eux mais également de rebondir d’un groupe à l’autre, grâce à leurs imposants carnets d’adresses. Dernier exemple particulièrement parlant en date, celui de Michel Combes, patron d’Alcatel-Lucent jusqu’à ce qu’il ait finalisé la vente du groupe au finlandais Nokia, qui rebondit un mois plus tard chez Altice, la maison-mère de l’opérateur SFR dont il devient également président. Un poste qu’il doit en partie à sa proximité avec Patrick Drahi, fondateur d’Altice, et sortant des mêmes écoles, Polytechnique et Telecom ParisTech.

Olivier Bertaud lui, n’avait très certainement pas le même cursus commun avec ses propres patrons. Que les raisons de son licenciement soient légitimes ou pas, les conséquences sont les mêmes, il a avant tout connu les mêmes conditions qu’un salarié classique, sans bénéficier de la «protection» d’éventuelles relations. A la différence de salariés en revanche, il y a fort à parier, fort heureusement pour lui, qu’il aura la possibilité de rebondir rapidement dans une autre entreprise.

En tant que salarié, M. Bertaud est en revanche protégé par les règles communes du droit du travail et celles liées aux conventions collectives de son secteur d’activité ou de l’entreprise, des conventions qui, en attendant le passage de la loi Travail, se doivent normalement d’être plus protectrices que le droit du travail. Pourtant, cela n’a pas empêché le licenciement express du PDG des Laboratoires, l’actionnaire américain, le groupe Perrigo, assurant qu’il avait respecté l’ensemble des règles de droit applicables en France.

Et il y a tout lieu de croire le groupe à ce sujet, tant les grandes entreprises disposent de services juridiques importants leur permettant de s’assurer de rester dans les clous pour chacun de leurs actes. Mais il est dès lors intéressant de constater que, dans les faits, non seulement les entreprises n’ont pas difficulté à licencier, même quand l’entreprise a de bons résultats, mais qu’en plus elles peuvent le faire très rapidement.

Une réalité qui est loin du discours affirmé tant par les représentants du Medef que par certains membres éminents du gouvernement, et tout particulièrement le Premier ministre, Manuel Valls, et son ministre de l’Economie, Emmanuel Macron. Si les deux hommes se détestent cordialement, il est un point où ils se retrouvent notablement, c’est sur cette affirmation répétée à l’envi assurant que les entreprises ont peur d’embaucher car il serait trop difficile de mettre fin à un CDI selon les variations de leur activité, ce qui pourrait les mettre en péril.

Un discours qui est, au mot près, celui seriné à longueur d’interviews par le président du Medef, Pierre Gattaz, en vue d’obtenir non seulement une loi Travail aussi peu modifiée que possible mais également, si la possibilité existe, encore plus de marge de manœuvre pour les entreprises. Des affirmations qui, si elles se basent en partie sur un mensonge éhonté de la part de ceux qui les font, est battu en brèche à longueur de journées dans de très nombreuses entreprises, où les salariés connaissent une toute autre réalité. Une réalité que le licenciement d’Olivier Bertaud a remis en lumière.

Paradoxalement, peu nombreux sont ceux qui ont mis en parallèle la situation du PDG des Laboratoires de la Mer et le débat sur le travail qui secoue le pays depuis plusieurs semaines à présent. A aucun moment, il n’a été mis en avant que le droit français permettait, en définitive, assez facilement à une entreprise de se débarrasser d’un employé qui ne ferait plus l’affaire, qui n’a pas atteint les objectifs attendus ou qui a commis un comportement qui met en péril l’entreprise.

Des licenciement économiques, dans des structures qui parallèlement présentent des résultats convenables, à la recherche de faute d’un salarié dont on veut se séparer en passant par les ruptures conventionnelles plus ou moins forcées qui sont parfois imposées à des salariés, les possibilités données à une entreprise de mettre fin au contrat d’un employé sont nombreuses et souvent utilisées. Preuve en est, l’augmentation du chômage: ce dernier ne progresse pas du fait d’entreprises qui finissent par mettre la clé sous la porte faute d’avoir pu licencier pour se sauver, mais bien parce que les entreprises dégraissent.

La réalité en entreprise aujourd’hui est que, si le CDI constitue une relative protection, ou plutôt pour la majorité des salariés, une assurance de pouvoir envisager un futur et se construire un avenir, ce n’est pas la prison pour les entreprises que ses contempteurs veulent présenter. Et la détérioration des relations sociales au sein de nombreuses entreprises, que des millions de salariés vivent au quotidien dans leurs rapports hiérarchiques, vient grandement contrebalancer le sentiment de protection que peut apporter le contrat à durée indéterminée. Cette réalité, elle est venue depuis une dizaine de jours se rappeler au bon souvenir du PDG des Laboratoires de la Mer.

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Un commentaire

  1. Jaunault Alain dit :

    La manière dont Mr. Bertaud, pdg dirigeant des laboratoires de la mer est choquante et surtout laisse mal augurer des rapports sociaux qui vont s’instaurer dans cette entreprise, alors qu’une part du personnel – dans les fonctions supports et administratives – et peut être à terme tous les salariés, pourraient être victimes d’une restructuration visant essentiellement à optimiser les profits du groupe américain.

    Mais il me semble que la thèse développée dans cet article est bancale car entachée d’une méconnaissance de la réalité juridique du statut de dirigeant de société, mandataire social. Le PDG de la société filiale est salarié bien sûr mais son contrat relève du « droit des sociétés » et non du « droit du travail ». Sa situation ne peut en aucun cas être comparée à celle des salariés de l’entreprise.

    On ne peut mettre sur un même pied la supposée « précarité » du dirigeant et celle, bien réelle, des salariés menacés par la restructuration, sauf à maintenir la confusion entretenue par un management paternaliste qui aujourd’hui laisse des salariés désarmés, sans syndicat – du moins jusque là – et avec des institutions représentatives en apesanteur !…