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Edito du 24 avril: Une élection sans réelle surprise mais beaucoup d’inconnues

Le 24 avril 2017 par Erwann Lucas-Salouhi

On annonçait des surprises, des retournements possibles, une élection incertaine, c’est au final le duel attendu depuis de longs mois qui s’est dégagé à l’occasion du premier tour de l’élection présidentielle. Emmanuelle Macron contre Marine Le Pen, le « renouvellement du système » contre l' »anti-système », le pro-européen libéral contre la nationaliste qui se dit protectionniste. Sur le papier, il s’agit bien du match idéal, celui qui semble envisager deux choix de sociétés.

Pour Emmanuel Macron, le pari a été payant. En lançant un nouveau mouvement, certes, mais avec une subtilité de taille cependant: celle de reposer sa légitimité sur les ralliements tous azymuts. Majoritairement issus du PS, dans une moindre proportion du centre et de la droite, ce ralliement de poids lourds de la politique nationale, direct ou indirect, a permis de drainer une partie des électeurs qui leur font confiance. Derrière, le mantra du « vote utile » a fait le reste.

Objectif atteint puisque le premier obstacle, important, vers l’Elysée est passé, mais le succès est somme toute relatif. Car en ne réalisant que 23,86%, M. Macron se retrouve être le second candidat à une présidentielle ayant le plus faible score tout en terminant en tête, derrière Jacques Chirac, par deux fois (20,84% en 1995 puis 19,88% en 2002). Une situation qui ne lui offre pas de marge de manoeuvre importante et qui l’oblige à reposer avant tout sur les reports de voix en provenance des candidats éliminés.

De son côté, si Marine Le Pen réussit à qualifier le Front National pour la deuxième fois au second tour, après 2002, cette dernière n’est pas non plus en situation rêvée. Donnée un temps à 27 voire 28%, elle ne termine au final qu’avec 21,43% des suffrages, signe de la perte de vitesse de sa campagne. Elle obtient ainsi le meilleur score absolu du FN, en nombre de suffrages exprimés, mais ne dispose pas de l’avance qu’elle aurait pu espérer pour remporter l’élection, en tenant compte d’une hausse de l’abstention.

Du côté des déçus, c’est vers la France Insoumise que la désillusion semblait être la plus forte. La dynamique du dernier mois de campagne paraissait porter irrémédiablement Jean-Luc Mélenchon vers une qualification au second tour. Malgré un score élevé, ce ne sera finalement pas le cas, avec seulement la 4e place à la clé, à quelques milliers de voix près.

Si certains électeurs Insoumis y ont vu la responsabilité des électeurs PS, qui n’ont pas choisi le vote « utile » représenté selon eux par M. Mélenchon, la cause semble être plutôt à chercher du côté des erreurs tactiques réalisées par le candidat durant les deux dernières semaines de campagne. Sur le plan international notamment, ce qui a été vu comme une condamnation bien trop tiède des bombardements loyalistes à l’arme chimique en Syrie et de la répression des manifestations au Venezuela a pu jouer un rôle.

Si, en définitive, les scores réalisés par les différents candidats sont proches de ceux anticipés par les instituts de sondage, qui en profitent au passage pour démontrer qu’ils sont bien plus compétents que leurs homologues américains ou britanniques, il est intéressant de constater que certaines « vérités » répétées depuis plusieurs années se sont avérées fausses.

Au premier rang de cette dernière, le fait que le pays glissait à droite est aujourd’hui assez largement battu en brèche. Dans la mesure où Emmanuel Macron a largement profité du report d’une part non négligeable de l’électorat de François Hollande en 2012 sur son nom, que ce soit par suivisme des responsables socialistes, par conviction ou, dans la majorité de cas, par crainte d’une finale Fillon-Le Pen, la gauche place trois candidats dans les cinq premiers du scrutin. Avec les scores de l’extrême-gauche, Philippe Poutou et Nathalie Arthaud, elle est même majoritaire.

Une réalité qui valide les stratégies adoptées tant par M. Macron que sa challenger du second tour, Mme Le Pen, ces deux derniers ayant tenté avant tout, par divers moyens, de capter une partie, différente cependant, de l’électorat traditionnel de la gauche. Pour M. Macron il s’agissait de donner des garanties sociétales à la partie « bobo » quand Mme Le Pen tente elle de draguer la partie « populaire » grâce à des promesses sociales.

Du côté des grands perdants, l’élimination des deux forces politiques ayant rythmé la vie du pays ces 40 dernières années, a conduit les principales critiques à se concentrer sur les primaires, qui auraient, selon la majorité des commentaires, montrées leur limite. Une analyse surprenante tant le contexte était particulier, du côté de PS comme du côté des Républicains, entre trahisons et calculs politiques d’une part, affaires en série de l’autre.

Pour le Parti Socialiste, il est sans conteste que la défaite est majeure. Pris en tenaille entre le candidat d’En Marche! et celui de la France Insoumise, Benoît Hamon a été incapable d’exister après le premier débat, son choix de privilégier le programme sur la personnification du scrutin jouant d’autant plus en sa défaveur.

Largement abandonné par une part importante de l’appareil socialiste, peu soutenu par ceux qui auraient pu y voir une occasion d’affirmer leurs idées, le député des Yvelines a payé le prix fort. Avec une étiquette PS largement dévaluée à l’issue d’un quinquennat au final désastreux pour la gauche, il ne lui restait que peu d’armes pour se battre. Et difficile de pousser les électeurs à faire de nouveau confiance à un parti quand le sentiment de trahison des promesses a été si forte.

Doit-on pour autant en conclure que le PS est aujourd’hui proche de la mort clinique? Sur les pas d’un PASOK, son homologue grec, qui n’a pu dépasser les 6% en septembre 2015 que grâce à une alliance avec le parti de centre-gauche DIMAR? Ce n’est pas encore certain. Car le PS dispose toujours d’une bonne assise locale et le mode de scrutin par circonscription devrait lui permettre de sauver la mise. Avec pour objectif de faire mieux qu’en 1993, où le parti ne comptait plus que 57 députés.

Pour les Républicains, la situation est nettement moins catastrophique. Malgré la décrédibilisation globale du candidat au fil de la campagne, qui s’est avéré être au final bien loin de l’image de probité qu’il avait tenté de se construire, le grand parti de la droite a pu compter sur sa base électorale, qui lui permet de dépasser les 20% des suffrages, un score sensiblement identique à Jacques Chirac au premier tour en 2002 (19,88%). Rien de catastrophique donc.

Les ténors Républicains ne s’y sont d’ailleurs pas trompés, parlant dès dimanche soir d’une défaite de leur candidat plutôt que de leur formation politique, soucieux de détacher les deux pour se donner une chance. Loin d’avoir disparu de la scène politique, la droite parlementaire peut encore espérer remporter les législatives du mois de juin, qui contraindrait le vainqueur de la présidentielle à cohabiter.

Cette primaire est également l’objectif désormais de la France Insoumise, qui pourrait cependant y vivre une nouvelle déception: si elle a démontré sa capacité à mobiliser une part importante de l’électorat de la gauche, elle sera confrontée à la spécificité du scrutin de juin, qui laisse une moindre place à la personnalité du leader au bénéfice des candidats locaux. Une situation dont souffre depuis plusieurs années le Front National, qui n’a jamais su capitaliser à l’Assemblée Nationale les scores obtenus par Jean-Marie Le Pen ou sa fille.

Le FN espère très certainement enfoncer ce mur en réussissant à remporter la présidentielle, une éventualité bien plus réaliste aujourd’hui plutôt qu’en 2002. Car si les instituts de sondage prédisent désormais une victoire à près de 60% d’Emmanuel Macron (contre 82,21% pour Jacques Chirac en 2002), la dynamique de report des voix ne sera pas si simple pour l’ex-ministre de l’Economie.

Car à gauche comme à droite, nombreux sont les électeurs qui ne veulent pas d’une victoire de M. Macron, quand bien même ils ne souhaitent pas pour autant une victoire frontiste. Le risque abstentionniste pourrait être fort et jouerait mécaniquement en faveur de Mme Le Pen, qui sera certaine de compter sur un électorat surmotivé.

Du fait de la faiblesse du score de Benoît Hamon, Emmanuel Macron ne compte également pas d’une réserve importante à gauche, quand Marine Le Pen pourrait réussir à convaincre tant les électeurs de M. Asselineau que de M. Dupont-Aignan. De la même manière, la part du vote caché en faveur de Mme Le Pen chez les électeurs de M. Fillon pourrait être plus importante qu’envisagée. Sans parler des quelques transferts possibles du côté des électeurs de M. Mélenchon.

Entre tenants du « ni ni », si cher à François Fillon jusqu’il y a peu, opposants tant au FN qu’à la banque, incarnée selon certains par Emmanuel Macron, sentiment de trahison pour certains électeurs PS ou encore refus de cautionner cinq années supplémentaires d’une politique vue comme ratée pour d’autres, à droite comme à gauche, les raisons, objectives ou non, de ne pas voter en faveur du candidat d’En Marche! pourraient être nombreuses et autant de pièges pour l’ancien secrétaire adjoint de l’Elysée.

Si le plus dure semble être fait, pour M. Macron, rien n’est encore gagné pour lui dans les faits et ces deux dernières semaines représentent une toute nouvelle campagne, dans une configuration qui peut paraître idéale aux deux candidats finalistes. Et au bout du chemin une éventuelle surprise pourrait finalement émerger, jusqu’ici attendue et anticipée mais pour l’heure sans cesse repoussée dans une élection totalement inédite.

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