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Edito du 30 janvier: en 2017, les Français redécouvrent la politique

Le 30 janvier 2017 par Erwann Lucas-Salouhi

C’est un phénomène qui, à première vue, semble très habituel. A l’approche de chaque grand rendez-vous électoral, les citoyens français, qui semblent bouder la politique quelques mois avant, s’intéressent de nouveau à celle-ci à l’approche du grand choix. En la matière, 2017 ne semble pas déroger à la règle, avec un intérêt plutôt marqué d’une importante majorité des électeurs, si l’on en croit les enquêtes d’opinion. Pourtant, à y regarder de plus près, l’impression générale est que c’est plus la Politique, au sens premier du terme, qui fait son retour en France.

Alors que le résultat de la primaire socialiste vient refermer la première séquence de l’élection présidentielle et plonge le pays dans la campagne à proprement parler, un premier enseignement semble d’ores et déjà apparaître: de tous bords, les électeurs ont privilégié les programmes aux hommes qui les portaient, donnant une prime à ceux qui apparaissaient bien marquer un camp et un corpus idéologique.

En la matière, 2017 semble bien représenter la fin d’une tendance qui a marqué les deux à trois dernières décennies politiques en France, durant lesquelles Parti Socialiste et RPR-UMP-LR (selon les époques) se rapprochaient sur bon nombre de points, attirés vers le Centre, pour ne se différencier que sur des points plus spécifiques. Aujourd’hui, difficile de dire qu’il y a une proximité entre le programme défendu par François Fillon et celui que veut porter Benoît Hamon à l’occasion de cette présidentielle.

De François Hollande à Nicolas Sarkozy, d’Alain Juppé à Manuel Valls, en passant même par Cécile Duflot, la séquence politique qui s’achève avec la fin de la primaire socialiste a, en effet, envoyé un signal fort, les électeurs tant de gauche et de droite refusant d’une part de se laisser imposer un nouveau match entre les deux présidents sortants, repoussant également l’idée de voir la confrontation des personnes primer sur les idées. Que l’on soit d’accord ou non avec les programmes proposés par François Fillon et Benoît Hamon, ce sont en effet avant tout des idée qui ont été validées par les électeurs.

Un choix qui marque une rupture nette avec l’essence même de la Ve République, qui a toujours donné une prime à la personne, dans laquelle les électeurs devaient voir l’homme providentiel, capable de guider le pays contre vents et marées. Quoi de plus normal si l’on se rappelle que la Constitution de 1958 avait été taillée sur mesure pour le Général de Gaulle. Mais qui la rend aujourd’hui, sous cet aspect tout du moins, en partie obsolète aux yeux de l’électeur du XXIe siècle.

Cette évolution d’un électorat qui semble en quête d’idées plus que de personnalités représente désormais un nouvel handicap pour deux autres candidats à la présidentielle : Jean-Luc Mélenchon et Emmanuel Macron. Dans le premier cas, le candidat de la «France Insoumise» a cherché énormément à personnaliser son programme, à en être le seul représentant. Plus que sur son programme, M. Mélenchon veut convaincre sur ce qu’il est, dans sa relation qu’il estime unique avec le peuple. Au risque de devenir virulent à la moindre contestation.

L’ancien ministre de l’Economie tente également de jouer sur son image plus que sur les idées. Cette volonté de représenter l’homme providentiel 2.0, celui du futur, celui adapté aux nouveaux défis, qu’ils soient numériques ou économiques. Mais, à la différence de Jean-Luc Mélenchon, cette volonté d’incarner une fonction ne s’associe pas à un programme politique clair, qui n’a toujours pas été présenté. Une situation qui a l’avantage d’aider à l’adhésion puisque ceux qui rejoignent M. Macron peuvent y mettre ce qu’ils veulent, et non ce qu’il propose.

Mais cette posture pourrait présenter rapidement un handicap pour l’ancien banquier d’affaires, qui ne peut pour l’heure pas s’appuyer sur un corpus idéologique défini et assumé à un moment précis où l’électorat veut qu’on lui montre comment la société peut évoluer et comment accompagner ces changements. Il est intéressant, au passage, de souligner que MM Mélenchon et Macron ont mis en place la même stratégie : celle du mouvement qui vient se placer «au-dessus» des partis avec l’espoir de rallier large dans leur cœur de cible électoral, à gauche pour M. Mélenchon, au centre pour M. Macron.

Le cas de Marine Le Pen reste bien entendu particulier. Car l’extrême-droite s’est pour sa part toujours nourrie de cette idée d’homme ou de femme providentiel(le). Quoi de plus normal pour un mouvement politique qui a toujours vu la figure tutélaire de la personne comme l’alpha et l’oméga de la politique. Depuis l’apparition  et de développement du fascisme, d’Italie à l’Espagne en passant par le Chili ou l’Allemagne, l’idée même de chef suprême est inhérente à l’extrême-droite.

Dès lors, Marine Le Pen est sans doute la seule candidate qui peut encore incarner, auprès de son électorat, tout du moins son noyau, cette idée de femme providentielle et de la porter au cœur même de son programme et de sa campagne. Mais en agissant ainsi, elle-même devient un programme de société, qui vient affronter d’autres programmes de sociétés: par la force des choses, les électeurs, dans l’éventail des possibilités que leur offre cette élection, dispose ainsi d’une variante «femme suprême» à laquelle ils peuvent adhérer ou non. Malgré elle, Mme Le Pen se retrouve donc à porter un programme plus qu’une personnalité.

Si la tendance reste à être confirmée, 2017 pourrait donc marquer le retour des idées, et du débat que suscite leur confrontation, au cœur du jeu politique. Loin des éléments de langages et des volontés d’«incarner» une fonction, les premiers mois de cette campagne présidentielle semblent démontrer que, pour les électeurs français, il y a avant tout une quête forte de sens, dans ce que doit être la société, dans la place accordée aux questions de chômage, de santé ou de sécurité, bien plus que les questions régaliennes ou autres.

En l’espèce, ce que semblent démontrer les primaires de droite puis de gauche, c’est qu’une part importante des citoyens ont bien intégré le fait que la société française arrivait à un tournant, que les évolutions à venir allaient être importantes et qu’il fallait savoir comment elles allaient être accompagnées. Et qu’ils préfèrent amplement des candidats avec des lignes et des idées claires plutôt que ceux qui prétendraient tout maîtriser parce qu’ils ont la carrure présidentiable.

Et c’est sans doute le principal enseignement tiré par les électeurs français des deux derniers quinquennats : au final, faire confiance et tout attendre de «l’homme providentiel» ne peut que conduire à des déconvenues, ce dernier n’étant désormais plus à la hauteur des enjeux, qu’il s’imagine « hyper président » ou « président hyper normal ». Autant dès lors privilégier les idées claires. Et sanctionner ceux qui n’ont pas encore compris que l’évolution allait dans ce sens.

Désormais, les candidats sont prévenus. Ils ne peuvent plus, pour la majorité d’entre eux, se limiter à «incarner», ils doivent avant toute chose proposer des idées claires et précises (et bien entendu s’y tenir une fois élus). En la matière, les candidats à la présidentielle qui feront le choix de propositions minimales, voire simplistes, en espérant rassembler sur leur personnalité peuvent d’attendre à être lourdement sanctionnés, même si bien entendu rien n’est acquis. En «tuant» l’homme providentiel, les électeurs des primaires semblent montrer une chose: la politique, au sens premier du terme, est de retour.

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