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Edito du 6 juillet: le « non » grec place l’Europe face à ses responsabilités

Le 13 juillet 2015 par Erwann Lucas-Salouhi

Les sondages ne l’ont, pour le coup, franchement pas vu venir. S’il n’est pas rare que les instituts se trompent sur l’issu d’un vote, des erreurs souvent relatives compte tenu des marges d’erreur, force est de constater qu’aucun n’avait prévu une victoire aussi nette du «non» en Grèce ce dimanche. Ces derniers jours, c’était au contraire le «oui» qui était donné avec une légère avance, comme pour faire comprendre aux Grecs que le bon choix était en train de se faire.

Mais au final, ces derniers ont donc choisi de repousser les propositions européennes. Malgré la pression de la presse locale, d’une partie de sa classe politique, malgré celle, énorme, mise par la quasi totalité des dirigeants européens, qui n’ont pas hésité à jouer sur la peur, parlant de vote pour ou contre l’Europe. Malgré, même, l’usage politique par la Banque centrale européenne (BCE) de ses mécanismes de contrôle, un cas unique en Europe et dont la légalité sera sans doute un jour discutée.

Il faut être précis. A aucun moment, par ce vote, les Grecs ne se sont prononcés en faveur d’une sortie de l’euro, monnaie qu’ils soutiennent très largement. Il n’y a que les politiciens européens déconnectés des réalités, à l’image de Marine Le Pen, à comprendre ce vote de cette manière. Ils se sont encore moins prononcés contre l’Europe. Ce qu’ils ont refusé, c’est de se voir imposer plus longtemps une austérité qui a amputé le pays de 25% de son PIB, entraîné un chômage de plus de 40% et fait exploser le taux de pauvreté.

Parler donc aujourd’hui de sortie de la Grèce de la zone euro semble assez incongru. Pour la simple et bonne raison que cette dernière est censée représenter l’étape suivante de l’intégration européenne, à laquelle l’ensemble des Etats membres est censé prendre part, à terme. Les traités européens ne prévoient non seulement pas de conditions de sortie de la zone euro mais pas non plus de l’Union européenne dans son ensemble.

Seul cas de figure pour qu’un Etat puisse en sortir, de l’un comme de l’autre : qu’il le souhaite. C’est sans doute ce qui risque de se produire en 2017, lorsque le référendum sur l’Europe se tiendra au Royaume-Uni. Pour la simple et bonne raison que, là encore, la souveraineté populaire est la notion suprême. Mais pour créer un mécanisme permettant de sortir un Etat membre, il faudrait signer un nouveau traité qui devrait alors être ratifié par l’ensemble des 28. Autant dire que le contexte ne s’y prête absolument pas.

Mais est-ce qu’une sortie d la Grèce de la zone euro, ou de l’UE, serait la réponse à apporter au référendum grec? Si tel était le cas, la question que l’on pourrait se poser est celle de la légitimité d’un ensemble qui ne reconnaît pas un résultat qui ne lui convient pas. Car l’immense majorité des propos du gouvernement comme des réactions des citoyens ont mis en avant un rejet bien spécifique du plan que les créanciers voulaient imposer, en aucun cas de l’Europe ou de la monnaie unique.

Dès lors que la volonté populaire grecque est belle et bien de rester dans l’Europe, quelle légitimité ont les institutions européennes pour sanctionner la Grèce d’avoir fait un choix démocratique concernant le chemin qu’elle souhaite suivre pour remettre son économie sur les rails? Tant que l’Europe n’est pas dotée de structures politiques et démocratiques fortes, elles n’en ont aucune, chaque pays est libre de décider de ce qui lui semble être le mieux et le plus adapté pour assurer sa mission première: protéger l’intérêt général de son peuple.

Considérer que la Grèce doit désormais sortir de la zone euro reviendrait clairement pourtant à sanctionner l’exercice de la démocratie au sein de l’un des Etats membres, ce serait une remise en cause profonde des fondements même de l’Union européenne qui ne serait pas sans conséquences profondes sur la nature de l’ensemble et son avenir. Un choix qui ne peut décemment pas être fait par les dirigeants européens aujourd’hui.

Il n’en reste pas moins que le vote grec est avant tout une défaite pour tous ceux qui refusaient de discuter avec le Premier ministre, Alexis Tsipras. Certains, comme Martin Shultz, le président allemand, et socialiste, du Parlement européen, étaient tellement sûrs que la pression exercée sur le peuple grec allait amener une victoire du «oui» qu’ils appelaient déjà à la démission de ce dernier et à la constitution d’un «gouvernement de technocrates» avec qui il pensait déjà que la «négociation» serait plus simple.

Jusqu’ici, de négociation, il n’y en a pas vraiment eu car à aucun moment les créanciers n’ont été dans l’idée de trouver un terrain d’entente avec le gouvernement grec mais au contraire bien dans la volonté de le forcer à renoncer à l’ensemble de ses promesses. A tel point que, malgré les importantes concessions réalisées côté grec, face à l’urgence de la situation, les créanciers ont toujours refusé de faire le petit pas nécessaire à l’obtention d’un accord. Dès lors, le vote de dimanche soir n’est que le retour de bâton évident face à un tel comportement pour le moins irresponsable.

Il s’agissait, pour la «Troïka» d’arriver à deux choses. Soit faire plier le gouvernement grec afin que ce dernier renie ses promesses et donc perde sa crédibilité aux yeux des électeurs grecs, soit à défaut de pousser le gouvernement à démissionner pour obtenir le retour d’un gouvernement plus proche des idées défendues par les créanciers. En un mot, le combat a été idéologique de la part de ces derniers, en aucun cas pragmatique. Et tout le fond du problème est là.

Lorsque le désormais ex-ministre grec de l’Economie, Yanis Varouflakis, parle de «terrorisme» de la part des créanciers, le mot peut sembler fort mais il n’en reste pas moins exact. A partir du moment où l’objectif est de faire peur à un peuple pour obtenir de lui l’adhésion à une idéologie que l’on estime être la seule valable, nous sommes précisément dans le cas d’un extrémisme qui considère que la fin justifie les moyens et est prêt à tout pour obtenir gain de cause. La définition même du terrorisme.

Dans les faits, les efforts importants consentis jusqu’ici par les Grecs ont porté leurs fruits. Aujourd’hui, selon la Commission européenne, la Grèce est le pays d’Europe à dégager le plus important excédent budgétaire primaire de tous les pays membres. En d’autres termes, le budget de l’Etat grec est excédentaire, de 3,5%, avant paiement de la dette. L’ensemble de son déficit est causé par le poids de la dette, ce qui souligne très précisément où se trouve le problème.

Une dette créée, il faut le rappeler, pour sauver les banques grecques et en premier lieu permettre aux établissements étrangers, et avant tout allemands et français, de s’en désengager, en faisant porter le poids de la dette bancaire par l’Etat, comme en Irlande, Portugal ou Espagne. En France également, le déficit a explosé en venant en aide aux banques. En Grèce, le plan d’aide européen n’avait pas d’autre fonction que de permettre ce basculement. C’est cette dette, privée devenue publique, qui plombe aujourd’hui la Grèce à qui le reste de l’Europe veut donner des leçons de bonne gestion. Et c’est cela que les Grecs ont refusé dimanche en votant massivement non.

Certains s’inquiéteront en soulignant qu’avec un tel vote, la crise grecque ne fait que se prolonger, qu’il y a désormais une défiance entre les institutions européennes et le pays. C’est sans doute exact. Pour autant, ce que ce vote souligne, c’est qu’avant d’être économique, la crise que traverse l’Europe depuis plusieurs années, et qui vient de connaître ce nouveau rebondissement, est une crise politique, conséquence des choix faits par les dirigeants européens ces dernières années. Ce qu’ont donc rappelé les Grecs avec force.

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