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Edito du 9 juin: La Bretagne réunifiée, un danger pour l’unité de la France?

Le 15 juin 2014 par Erwann Lucas-Salouhi

Si l’on en croit les propos tenus officiellement et ceux rapportés en off, il semblerait que la Bretagne fasse toujours peur à la France. 500 ans après le mariage du Duché au Royaume, nombreux sont ceux, dans la classe politique française ou parmi son élite intellectuelle, à craindre qu’en accordant la réunification à la Bretagne, cette dernière ne décide de prendre son destin en main. A ce titre, les cas catalans et écossais, auxquels pourraient s’ajouter la Flandre, le Pays Basque ou la Vénétie, ont alimenté les peurs parisiennes de voir un mouvement similaire se développer dans la péninsule.

C’est en tout cas ce qu’auraient considéré le président de la République, François Hollande, et le Premier ministre, Manuel Valls, si l’on en croit quelques indiscrétions parues depuis dans la presse. L’un comme l’autre ont vu dans la réunification la première étape vers de nouvelles revendications bretonnes. Ce serait pour ne pas prendre ce risque que l’idée a été rejetée, ou qu’elle n’aurait été acceptée qu’au prix d’une fusion avec les Pays-de-la-Loire.

Au lendemain de la présentation de la nouvelle carte des régions, lors d’une interview sur France Inter, le géographe Hervé Le Bras, en présence du secrétaire d’Etat à la Réforme Territoriale André Vallini est même allé plus loin. En réaction à la question d’une auditrice au sujet de la réunification, M. Le Bras a répondu que ne pas l’avoir fait était une bonne chose car «la reconstitution de la Bretagne est un vrai danger pour l’unité de la France», craignant une situation identique à la Flandre, l’Ecosse ou la Catalogne.

Le problème n’est pas forcément nouveau, depuis la Révolution, la République se méfie de la Bretagne. Principalement du fait de sa tradition de révolte. Mais également du fait de sa spécificité, dans sa langue, ses coutumes, ses habitudes vestimentaires, sa culture. Au XIXe siècle, un sous-préfet de ce qui était alors les Côtes-du-Nord avait clairement proposé à l’administration centrale, à Paris, la mise en place d’une politique colonialiste en Bretagne. Un point de vue en partie appliqué par la suite.

Comment ne pas se souvenir également, en 1870, alors que le Second Empire confronté à l’invasion de la Prusse et que la mobilisation se fait, de ces soldats Bretons, qui, au même titre que leurs camarades vendéens, se retrouvent stoppés, désarmés et placés dans un camp dans la Sarthe, par l’armée, de peur, là encore, qu’ils se révoltent? Une époque suivie par celle de la campagne de débretonisation intense, menée durant la IIIe République, afin d’unifier la Nation.

Et que dire du sacrifice des départements bretons, durant la Première Guerre Mondiale, qui voient près du quart de leurs appelés ne jamais revenir, plus qu’aucune autre région de France, plus que les grandes villes d’alors, Paris et Lyon en tête, qui n’auront «que» 10% de leurs appelés à être tués sur le front. Certains de ces morts bretons ont même été fusillés tout simplement parce qu’ils n’avaient pas compris les ordres, ne parlant que Breton.

Durant la Seconde Guerre Mondiale, si la République a fait le choix de se concentrer et mettre en avant les quelques dizaines d’indépendantistes bretons ayant fait le choix de la collaboration, comment occulter le lourd tribut payé par la Bretagne à la reconquête du territoire national? Que ce soit dans la Résistance ou dans les Forces Françaises Libres, les Bretons ont plus que participé, ils étaient aux avants-postes. L’Histoire a retenu les marins de l’Île de Sein répondant à l’appel du 18 juin, elle aurait tout aussi bien pu retenir ceux du Légué le devançant.

Ce que l’Histoire enseignée a souvent tendance à occulter, c’est le fait qu’avant le Débarquement, les Etats-Unis avaient choisi de placer les territoires français nouvellement libérés sous administration militaire. C’est grâce, également, au fait qu’une bonne part de la Bretagne, à l’exception des villes portuaires farouchement défendues par les Allemands, s’est libérée seule. la Résistance a ainsi pu mettre en place sa propre organisation en lien avec les Français de Londres, poussant les Américains à renoncer à leur idée.

Plus près de nous, ceux qui ont assisté aux finales de coupe de France en 2009 et 2014, entre le Stade Rennais et l’En Avant Guingamp, ont pu mesurer l’attachement de la majorité des Bretons à la France, en entendant l’hymne national repris avec ferveur par l’ensemble du public. Un hymne qui fait bien entendu partie de la fête et du décorum de cette finale mais auquel nombre de spectateurs n’ont pas montré autant d’importance par le passé, certains le sifflant carrément.

Mais au final, est-il réellement nécessaire de rappeler ces faits? En partie, car ils composent l’imaginaire breton et sous-tendent chez certains le besoin de reconnaissance de la part de la République, pour tout ce qu’a pu apporter, et qu’apporte toujours, la Bretagne à la Nation. Le plus souvent avec fierté, les Bretons ayant, peut-être plus qu’ailleurs, intégré le discours de destin commun, parfaitement en ligne avec les valeurs de leur région.

Pourtant, la vraie question, le vrai problème qu’affronte la France depuis une bonne dizaine d’années, c’est la question de sa propre identité. Face à la mondialisation, face à l’Europe même, chahutée par la crise, l’identité française est remise en question. Avant tout parce qu’elle ne s’est construite qu’autour de symboles, parmi lesquels le plus fort est en même temps le moins spécifique, car commun à d’autres pays: la langue. Par opposition à ces interrogations, l’identité bretonne se vit, pour beaucoup de Bretons, très sereinement, avec fierté mais pas de manière exclusive. Les enquêtes d’opinion le prouvent: très nombreux sont ceux à se considérer comme étant Breton, Français, Européen.

Il est à ce titre toujours amusant de constater que ceux, en France, pour lesquels l’identité bretonne doit, enfin, venir se noyer dans l’identité française sont précisément ceux qui refusent toute assimilation de la France dans un ensemble plus vaste. Car à l’échelle du monde, et même de l’Europe, la France est une sorte de Bretagne, une nation dont l’influence se réduit peu à peu mais qui ne se résout pas à renoncer à son passé glorieux, à raison.

La France est, et a toujours été, une nation multiculturelle, ce qu’elle n’a jamais su accepter car pour ses élites politiques et intellectuelles, cet état de fait était le risque de voir l’ensemble éclater. Cette crainte n’est historiquement pas sans fondement car, au même titre que le Royaume-Uni ou l’Espagne, le territoire national s’est constitué à coup de conquêtes ou de mariage, plus ou moins forcés, comme dans le cas de la Bretagne. Il s’agit d’un territoire, l’Île-de-France, qui domine du coup tous les autres. La centralisation exacerbée et la concentration des richesses nationales sur une région donnée en sont les preuves les plus manifestes.

En faisant le choix de ne pas répondre aux aspirations bretonnes pour la réunification, pourtant encore largement majoritaires si l’on en croit les récents sondages, en envisageant même une fusion avec les Pays-de-la-Loire, alors que les Bretons étaient, de tous les Français, les plus opposés à la dilution de leur région dans un ensemble plus grand, le gouvernement, et un certain nombre de politiciens bretons, n’ont sans doute pas compris qu’ils manquaient une occasion, au final très simple, de prouver à beaucoup de Bretons qu’ils étaient bien des Français comme les autres, traités avec égard.

La France s’est construite sur un modèle colonial, au sein même de ses frontières, et c’est aujourd’hui cette organisation territoriale qui pose problème face à la mondialisation qui impose plus de réactivité dans les régions. C’est à cette problématique que la réforme territoriale cherche, à raison, à répondre. Mais comme la crainte des identités et particularismes locaux est toujours présente, les régions nouvellement créées ne répondent à aucun autre critère que des éléments techniques. Provoquant la grogne à laquelle on peut assister depuis la présentation de la carte.

Le problème réel, en définitive, auquel la classe politique française doit faire face, c’est le renouvellement de son propre logiciel de pensée. Car à force de vouloir nier l’évidence, à force de refuser à la Bretagne sa spécificité au sein de la République, que de plus en plus de Bretons semblent réclamer, l’appareil politique français pourrait parvenir à une prophétie auto-réalisatrice: pousser un certain nombre de Bretons à se dire que leur territoire serait peut-être mieux hors de France. Et si au final, le vrai risque pour l’unité nationale ne provenait pas de la perception erronée qu’ont les élites françaises des territoires, et de la Bretagne en particulier?

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6 commentaires

  1. Yadec dit :

    Si c’est vrai, c’est inquiétant sur le manque réflexion des hommes politique. La Bretagne à 4 départements sera plus facile à séparer !… et il vont perdre une bonne occasion de redorer leur blason. La Bretagne va maintenant probablement votre écologiste au lieu de socialiste.

  2. Jean Laick, 27 grande rue des Stuarts 35120 Dol de Bretagne, dit :

    La Bretagne a toujours eu 5 départements..
    Cela n’a pas empêché la Bretagne d’être une
    belle Province française, fidèle à l’hexagone.

    retarder cette réunion naturelle, risquerait de
    créer des réaction négatives. Pas nécessaires ni souhaitées. Jean Laick, De de Bretagne

  3. Jean Cévaër dit :

    Si vraiment le pouvoir central a encore peur de la Bretagne c’est qu’il n’est guère assuré de l’unité et de l’indivisibilité de sa république !

  4. yann ar born dit :

    Dans le même ordre d’idée, il est patent que, Breton, je me sens plus proche de mes amis irlandais, gallois, cornique ou écossais, que de mes relations corses ou provençales.
    Alors l’indivisibilité de la République….. c’est pour moi un mythe pas forcément respectable.

  5. André Corlay dit :

    C’est bien vrai, Jean, à tel point qu’il ne semble même pas se rendre compte, ledit « pouvoir central », que ses doutes et ses actes ne font que renforcer le sentiment d’unité et d’indivisibilité… des Bretons, voire le faire renaître !
    À Erwann : texte superbe, rien à ajouter… puisse-t-il être lu, au moins, de nos propres élus bretons !

  6. Jakez dit :

    Une fois encore, sur la simple déclaration d’un apparatchik de passage, reflétant la position indécise d’un gouvernement lui aussi de passage, nous voici donc – moi le premier – tout en émoi et illico en position de défense, de dénégation, d’explication, de justification, comme des chapardeurs présumés acharnés à prouver leur innocence.

    Non, nous ne sommes pas ceux que vous croyez. Jamais de la vie ! Désunion nationale : nous ne mangeons pas de ce pain là ! Juste un peu d’air, à peine un soupçon de longe : ce n’est pas pécher, Seigneur. Nous ne voulons pas nous enfuir, Bwana, nous sommes tes fidèles sujets !

    Et d’en revenir à notre longue Histoire associée, de fournir la liste de nos morts de 14, d’exhiber notre légalisme national linguistique, d’accumuler les preuves de notre loyauté comme des prévenus dans le box des accusés.

    L’analyse à base coloniale résiduelle de l’article est dans le vrai.

    Drôle de boulot, en plus, mais rien n’y fait. Que valent les preuves devant des esprits formatés ? Que peuvent les arguments contre des intérêts ? Que pèsent les vérités contre les grosses machineries étatiques nourricières ? C’est bien le pot de terre contre le pot de fer…

    Et pourtant ce ne sont pas les Bretons conscients qui se trompent dans leur souci de respect pour leur communauté millénaire (B5) que valident les grands textes internationaux. Ni dans leur demande d’un minimum de dévolution ou de subsidiarité : l’UE le recommande. Ni dans la leur conception celtique d’une gestion décentralisée plus souple qui rejoint les options déjà prise par nos voisins et sur laquelle l’Europe cherche aussi sa voie.

    C’est la France jacobine qui est restée bloquée sur des schémas autrefois glorieux mais à présent dépassés. Sur des conceptions militaires d’autorité alors que nous vivons l’ère des organisations en réseaux. Sur des contraintes coercitives attardées quand la construction de l’Europe appelle à des coopérations. Sur des identités cadenassées là où s’imposent les identités gigognes.

    Manque d’imagination, conservatisme routinier, situation acquise, formatage ? Ce sont les dirigeants nationaux qui restent figés sur un modèle désormais archaïque et qui handicape notre développement.

    Une structure épuisée qui ne parvient plus à résoudre ses problèmes peut toujours continuer à nous rabrouer vertement sur la base de schémas dépassés, nous n’avons surtout pas à nous excuser de revendiquer ce qui est déjà largement et avantageusement mis en place à nos portes.