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Légende : Vue de Rennes sur une carte postale ancienne.

3 guides qui ont pourri la réputation de Rennes

Pendant un siècle, Rennes a traîné l’image de « ville la plus morne et la plus laide de France ». Qu’a-t-elle fait pour mériter ça ?

 

« Rennes ? Circulez, y’a rien à voir ! »

C’est, jusqu’à récemment, ce que disaient les guides touristiques aux voyageurs tentés de passer quelque temps dans la capitale bretonne. Un désamour qui dure depuis… eh bien, depuis l’apparition des guides de voyage. Une haine tenace, quoi.

L’essor du tourisme moderne a coïncidé plus ou moins avec celui du chemin de fer, au XIXe siècle. Les premiers guides touristiques ont été publiés dans la foulée. Paris-Rennes se fait alors en seulement 8 heures de train, c’est presque de la téléportation pour l’époque.

Mais à l’époque justement, ce sont surtout les riches qui voyagent, pour les affaires. Ville parlementaire quasiment dépourvue d’industrie, Rennes n’a longtemps été qu’une étape vers des ports de commerce plus importants. Quant aux voyageurs en quête d’exotisme, ils préfèrent s’enfoncer dans la Bretagne intérieure « préservée ».

 

1810 : Rennes compte pour du beurre (pas salé)

 

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XIXe siècle. Preuve que la place Sainte-Anne a toujours été en travaux.

 

Les touristes britanniques sont les premiers à s’aventurer dans la capitale bretonne. Ottokar Reichard l’évoque dans son « Guide du Voyageur en France ». Dans la traduction française, le chapitre de Rennes ne compte toutefois que 15 lignes, contre… 3 pages pour Nantes.

Principaux points d’intérêt cités ?

 

  • Un musée
  • Quelques églises
  • Le Palais de justice
  • Les jardins du Thabor.

 

Côté gastronomie, l’auteur ne recommande pas encore les crêperies, mais l’ »excellent beurre » de la Prévalaye (qui, contrairement à ce qu’on pourrait croire, est du beurre doux). Pas très excitant.

 

1822 : Les Rennais sont têtus et mal sapés

 

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A l’époque, les étudiants rennais étaient déjà des sales anarchistes. (Extrait de « Description routière et géographique de l’empire Français divisé en quatre régions », Jean Régis Vaysse de Villiers)

 

En 1822, l’inspecteur des postes-relais Jean Régis Vaysse de Villiers s’arrête à Rennes. Littéralement : son véhicule est bloqué par une charrette dont le conducteur refuse de céder le passage. Vaysse y puisera son inspiration pour décrire les Bretons « têtus », « indolents » et « peu hospitaliers ».

C’est dommage, car Vaysse est alors le seul qui fait de Rennes une analyse complète de 30 pages pour sa « Description routière et géographique de l’empire Français divisé en quatre régions ». Description dans laquelle il détaille consciencieusement pourquoi il déteste cette ville « sombre et mélancolique ».

Et même si, parfois, on sent que Vaysse cherche à rester équilibré dans ses propos, c’est plus fort que lui, il déteste ce fichu endroit. La cathédrale ? « Lourde et informe ». Le Palais de Justice ? Attristant, jaunâtre. Les Rennais ? Pour la plupart, des gens maussades vêtus de « haillons » comme des « mendiants » (les ancêtres des punks à chiens, sans doute). Les habitants ne sont pas sots, mais sacrément « entêtés ». Quand ils rient, ça sonne faux. Quand ils prient, la plupart n’y croit même pas.

Seuls points d’intérêt, le Thabor (encore une fois) et les peintures du Palais de justice. Et encore, juste les arabesques ! « Je ne me souviens pas d’en avoir vu de plus belles, après celles du Vatican ». C’est ce qui s’appelle avoir des opinions tranchées…

 

1895 : Touristes, fuyez

 

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L’actuelle Cité judiciaire. Et c’est le Palais de Justice qu’ils trouvaient moche ? (CC Flickr Leendeleo)

 

Les Britanniques ne sont décidément pas tendres avec Rennes. En 1895, Augustus J.-C. Hare publie un guide de la Bretagne et de la Normandie. Pour lui, « il n’y a aucune vie ni mouvement à Rennes et il n’y a absolument rien qui vaille d’être vu ». Prends-ça dans la face ! C’est même « la ville de France la plus morne de même qu’elle est presque la plus laide » (le guide ne précise pas quelle ville tient la première place, j’imagine que c’est Dunkerque).

Si avec tout ça, le voyageur a encore une once de curiosité pour Rennes, c’est qu’elle se teinte d’un chouïa d’auto-flagellation.

 

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Plan ancien du parc du Thabor.

Influencés. On pourrait tout aussi bien s’arrêter là : les autres guides du XIXe siècle semblent s’influencer les uns des autres (avec un enthousiasme qui confine parfois au plagiat), rajoutant éventuellement des détails édifiants sur la tristesse de la capitale bretonne.

Les choses à ne pas manquer ? Toujours les mêmes :

 

  • Le musées des Beaux-Arts (quoique sombre et peu garni)
  • Le Palais de Justice (surtout ses peintures)
  • La place de l’Hôtel-de-Ville (dotée d’arcades, symbole de civilisation pour le voyageur parisien de l’époque)
  • La cathédrale (généralement pour préciser qu’elle se voit de loin, et que c’est dommage parce qu’elle est laide)
  • Le parc du Thabor, qui remporte tous les suffrages (même s’il n’est bien sûr pas aussi beau que le Jardin des Plantes parisien).
  • Le beurre de la Prévalaye (un véritable must qu’aucun guide n’oublie de citer. Aujourd’hui, vous pouvez me citer un Rennais qui en a déjà mangé ?)

 

Pourquoi tant de haine ? C’est vrai, à la fin du XIXe siècle, Rennes est bien petite. C’est une ville de garnison, on trouve des casernes à tous les coins de rue. Le Mail est une promenade qui donne sur des prairies boueuses remplies de troupeaux (aujourd’hui, c’est un chantier boueux rempli de bobos).

Le guide Baedeker de 1896 l’a peut-être senti, quand il dit que Rennes « n’a même plus le caractère particulier qu’on s’attend à trouver dans la capitale de la vieille Armorique ». Le guide Joanne de 1867, lui, juge ses rues trop vides, trop larges, trop silencieuses. Pour lui, Rennes est « une majesté déchue portant tristement le deuil de son parlement ». Elle « présente bien l’aspect d’une grande ville moins le mouvement, moins le bruit, moins la vie… »

Pour les voyageurs, la Bretagne est un autre pays, et Rennes se doit de ressembler à une grande capitale. C’est ce que sous-entend Etienne Maignen, auteur de « Rennes dans les guides de voyage du XIXe siècle ». La ville est à la fois peu développée et pas assez typique, pas assez représentative d’une Bretagne fantasmée.

Peut-être n’ont-ils pas tout à fait tort ? C’est vrai, Rennes a subi plusieurs affronts :

 

  • Le traumatisme de l’incendie de 1720
  • Le partage de son prestige de « capitale » avec Nantes
  • La réputation de ploucs qui colle à la Bretagne.

 

De là viennent peut-être nos imposants immeubles en pierre de taille, notre fastueux Palais du Commerce et aujourd’hui ce métro de poche dont nous sommes si fiers. Rennes n’est pas laide, elle se traîne juste un sale complexe.

 

La fierté retrouvée. Le vent va tourner en 1994, avec l’incendie du Parlement de Bretagne. Toute la France, et les Rennais les premiers, découvrent que la ville recèle des trésors cachés. Ajoutez à cela une réputation naissante de ville technologique, rock et festive, qui achèvent de gommer l’image d’une cité « ennuyeuse ».

En 2013, pour la première fois, le Routard a sorti un guide consacré à Rennes et ses environs. Une « initiative » fortement appuyée par la ville, qui a injecté 40 000 euros dans le projet et a aidé à la rédaction de l’ouvrage.

Malgré cela, ce guide récent peine à trouver de quoi scotcher le voyageur à Rennes, et vante plutôt sa proximité avec les plages de Dinard et de Saint-Malo. Quant aux touristes japonais, s’ils débarquent en masse par les TGV du matin, c’est pour se ruer sur les bus qui vont au Mont-Saint-Michel…

Et puis zut ! Oui, notre architecture n’est pas des plus audacieuses, nous n’avons pas beaucoup de musées et notre fleuve s’appelle « la Vilaine ». Et alors ? Les Rennais adorent leur ville. Justement parce qu’elle ne ressemble pas à une « grande capitale ». Oui, on est têtus, on se fringue comme on veut et on n’est pas stressés. C’est justement ce qui fait de Rennes un endroit si spécial. Oui, Rennes est contradictoire, mélancolique et folle. En un mot, elle est bretonne. Et oui, c’est définitivement délicieux d’y habiter. Pourvu que les Parisiens continuent de l’ignorer !

 

 

Pour aller plus loin :

Wikirennes: http://web.archive.org/web/20120625190610/http://www.wiki-rennes.fr/Rennes_pr%C3%A9sent%C3%A9e_au_voyageur_du_19e_si%C3%A8cle

« Rennes dans les guides de voyage du XIXe siècle », par Etienne Maignen – bulletin et mémoires de la Société archéologique et historique d’Ille-et-Vilaine, t. CVII – 2008 (bibliothèque universitaire de Rennes 2)

Le 20 septembre 2013 par Julien Joly

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