se souvenir de moi

Culture

« Ouessant allume des feux dans la tête »

Le 20 septembre 2013 par Françoise Thomas
Les écrivains résident au sémaphore du Créac'h, tapit dans l'ombre du phare (crédit: Association Culture, Arts et Lettres des Iles)

A Ouessant, une résidence installée dans le sémaphore accueille des écrivains pour une durée comprise entre deux et quatre mois. Une expérience hors norme pour ceux qui l’on vécu.

« Quand on m’a donné les clés, ça a été une première émotion. Mais quand je suis suis entrée, (…) la salle de veille, qui ouvre sur la mer à 180°, m’a sauté au visage. C’était d’une beauté totalement sidérante. Et je me suis demandée: +comment vas-tu trouver les mots pour en parler?+ »
Depuis 2009, dans l’ancien sémaphore du Créac’h sur l’île d’Ouessant, des écrivains viennent vivre pour un temps dans ce balcon de verre sur la mer qu’est le sémaphore: quatre mois face aux éléments, quatre mois face à soi-même. Ce qu’on appelle « une résidence d’écrivain », mais une résidence hors norme. Car à Ouessant, sur ce bout de rocher à la pointe de l’Europe, face à la mer impétueuse et impérieuse, tout est hors norme.
Dans le sémaphore, « on a l’impression d’être +perché+, au propre comme au figuré », racontait l’un des ces écrivains, Alexis Gloaguen, en août dernier, lors d’une rencontre à l’occasion du salon de livre insulaire qui se déroule chaque été sur l’île depuis quinze ans.

Et Laure Morali d’expliquer concrètement: une nuit, une tempête comme jamais, une sensation d’effroi, l’île qui bouge, l’impossibilité de trouver le sommeil malgré l’épuisement. « A force, tu bascules vers une sorte d’hallucination, l’effroi devient fascination. Dehors, c’est le déluge et toi, tu le transformes en une sorte de monde à part, fantasmagorique. Ta peur mute en images tridimensionnelles ». Ouessant, « ça allume des feux dans la tête »…
« Le paysage est d’une force, d’une présence incroyable, à tel point que ça peut nous amener à une forme de mutisme, car on a l’impression que les mots n’accrochent pas, sont incapables de rendre, des restituer, ce qu’on voudrait qu’ils traduisent », complète Alexis Gloaguen, qui vient de vivre pendant 18 ans à Saint-Pierre-et-Miquelon, avant de revenir en Bretagne.
« On est complètement +infusé+ par les quatre éléments et j’avais le sentiment que l’écriture sortait sous forme de précipité », constate Karin Huet, dont le port d’attache est aujourd’hui Marseille.

 

Explorer des chemins nouveaux

Etre en résidence à Ouessant amène souvent les écrivains à faire évoluer leur écriture, à explorer des chemins nouveaux qu’ils n’avaient pas envisagé précédemment.
« La liberté de cette résidence fait que ça m’a permis de trouver une forme à laquelle je n’aurais pas pensé au départ. Le livre que j’en ai tiré est un long monologue intérieur, ponctué de rencontres avec les gens de l’île », dit Laure Morali, depuis quinze ans sur les rives du Saint-Laurent après avoir grandi en Côtes d’Armor.
« Le livre ne correspond pas non plus à ce qui était prévu », relève aussi Alexis Gloaguen. « D’habitude, j’ai toujours écrit dans l’urgence. Mais en résidence, le temps sans écriture était un temps de décantation autour de l’écriture ».
Même constat pour Karin Huet: « J’ai vécu une expérience créatrice. Je suis entrée dans un projet d’écriture poétique, un domaine que je n’avais jamais abordé précédemment. J’ai écrit +120 instants d’Ouessant+, quelque chose de très condensé, un instant pour chacune des 120 nuits que j’ai passé sur l’île. Et puis, j’ai découvert l’encre de seiche ici et ça a débloqué quelque chose en moi. j’ai écrit un recueil de poèmes à l’encre de seiche et d’encornet, une écriture nouvelle pour moi… »
Pour Anne Bihan, établie depuis 25 ans en Nouvelle-Calédonie, les choses se sont manifestées différemment: « je suis un peu affublée d’un syndrome de bon élève. Donc, j’ai continué de m’en tenir au projet de fond (…) Mais l’inattendu, en même temps, a été de voir fleurir une prolifération de projets qui se sont imposés. Je ne pouvais pas lancer une ligne de fond pour attraper un gros poisson, mais j’ai lancé des petites lignes… » Après avoir beaucoup photographié, « j’ai commencé par une toute petite phrase et les images que je glanais. Chaque jour, des choses se sont dressées devant moi qui m’imposait de les nommer ».
Des nuances pourtant: « On m’a dit que mon écriture était plus minérale, plus densifiée. Je me dis que ce lieu m’a aidée à aller à l’essentiel ».
« Cette résidence, parce que longue, elle m’a permis de me donner ce que peut-être je ne m’accordais pas, des droits d’auteur en quelque sorte… J’ai droit aux tatonnements, aux erreurs, à la recherche. De ce point de vue, il y a un +avant+ et un +après+ Ouessant ».

 

Sur l’île, un patient travail autour du livre

Cette résidence si singulière, qui a également accueilli l’écrivain et éditeur d’origine haïtienne Rodney Saint-Eloi, ainsi que le Malgache Johary Ravaloson,  est née du patient travail mené depuis plus de quinze ans par l’association CALI (Culture, arts et lettres des îles).
L’association mène depuis plus de quinze ans un travail remarquable autour du livre et des lettres: un festival du livre insulaire, donc, créé en 1998, une revue semestrielle, « Archipel des lettres », fondée en 2007, et, la petite dernière, l’ouverture sur l’île, fin 2011, d’une Maison du livre insulaire, avec des animations à l’année pour les habitants, animations auxquelles participent évidemment les écrivains en résidence au sémaphore.
« Le sémaphore est un lieu magique, une citadelle, un royaume (…) C’est une situation fragile qui appelle à l’humilité, c’est à dire l’exacte mesure de l’humain face à la somptuosité de la nature », a résumé Rodney Saint-Eloi après ses quatre mois sur l’île. Et d’ajouter: « On refuse trop souvent de dialoguer avec soi. L’île est tellement forte avec tous ses éléments, ses phares, ses balises, ses rochers, le vent… L’ïle est si puissante que le seul refuge qque tu trouves, c’eest toi. On est tout le temps confronté à soi ».

Alors, tenté? La prochaine résidence est programmée du 1er août au 30 novembre 2014.

 

 

Pour en savoir plus: http://www.livre-insulaire.fr/index.html

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

20 − dix =