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Culture

« Terre-Neuve/Terre-Neuvas »: 500 ans d’une pêche à haut risque

Le 28 octobre 2013 par Françoise Thomas

Pendant cinq siècles, des milliers de marins bretons sont partis pêcher la morue dans les eaux froides qui bordent l’arctique. Nombreux sont ceux qui ne revenaient pas. Le musée de Bretagne et le musée d’Art et d’Histoire de Saint-Brieuc leur consacre une passionnante exposition.

« J’étais obligé de l’aimer, puisqu’elle m’aimait »: la pêche à Terre-Neuve et sur les côtes d’Islande, qui a marqué la Bretagne nord pendant cinq siècles, a été caractérisée par un labeur sans limite et des absences douloureuses, mais aussi par la rencontre de « l’autre », ces peuples autochtones d’Amérique du nord chez lesquels nous, Bretons, nous imposions.

Cette citation en ouverture est extraite des « Aventures du citoyen Jean Conan de Guingamp » – « Aventurio ar Citoien Jean Conan a Voengamb »-. Jean Conan y raconte, dans 2.000 alexandrins en breton, son expérience de pêcheur à Terre-Neuve, parti de Paimpol sur un brick en 1787 pour aller traquer la morue. Son manuscrit, collé sur peau de vache, constitue l’une des pièces exceptionnelles présentée dans le cadre de l’exposition en deux volets « Terre-Neuve/Terre-Neuvas » qui vient de s’ouvrir simultanément jusqu’en avril prochain à Saint-Brieuc et Rennes.

Dénommé aussi cabillaud, la morue est un poisson très fécond dans les eaux froides de l’Atlantique nord, à la chair grasse et nourrissante, et à l’huile encore plus célèbre pour des générations d’enfants -l’huile de foie de morue- contraints d’en absorber des cuillerées pour pallier à des carences en  vitamines. A Terre-Neuve ou dans le golfe du Saint-Laurent, le poisson était abondant et la pêche assurait du travail et un revenu à des milliers de familles nombreuses.

L’un des tous premiers navires en partance pour Terre-Neuve quitte l’île de Bréhat (Côtes d’Armor) en 1508 et le départ d’un second, de Dahouët, est attesté en 1510. Dès 1514, un accord est signé entre l’abbaye maritime de Beauport, près de Paimpol et les pêcheurs de Bréhat. « La charte de Beauport est également l’un des prêts majeurs consentis pour cette exposition », souligne Elisabeth Renault, directrice du musée d’Art et d’Histoire de Saint-Brieuc.

Dix mille hommes au XVIIIè siècle

Depuis Bréhat jusqu’à Granville (Manche), deux cents kilomètres de côtes ont vécu au rythme de cette pêche, avec les départs au printemps et les retours au port six à neuf mois plus tard. « De 3.000 hommes qui embarquaient en moyenne chaque année au XVIè siècle, on arrive à 10.000 dans la seconde moitié du XVIIIè siècle » avec, selon les navires, entre 10, 50 ou 100 hommes à bord, indique Mme Renault. Il s’agit évidemment de navires à voiles de différents types, selon les époques comme selon les capacités financières de l’armateur: trois mâts-barque, goëlettes à hunier, quatre mâts, dans les années 1920-1940 ou même à vapeur dans la première moitié du 20è siècle.

Jusqu’au dernier départ d’un chalutier malouin, en 1992. Historiquement, les ports de Saint-Brieuc, Saint-Malo et Granville constituèrent le plus grand bassin d’armement pour la pêche morutière en France. La traversée effectuée, les hommes embarqués se partagent en deux groupes: ceux qui pratiquent « la pêche errante » et ceux qui s’adonnent à « la pêche sédentaire ».

Du point de vue technique, la pêche errante a beaucoup évolué: on va pouvoir pêcher plus et plus vite », relève Michaël Liborio, commissaire des expositions. Celle-ci se pratiquait au large, les marins quittant le navire principal à bord de doris, petites chaloupes à fond plat, pour aller pêcher à la journée.

La pêche sédentaire se pratiquait le long des côtes. Le poisson était transformé, salé, séché et conservé de longues semaines avant son expédition, parfois jusqu’aux îles du Cap Vert, au large de l’Afrique occidentale. Une véritable vie à terre s’organisait ainsi pendant plusieurs mois dans ces havres, dont les emplacements étaient souvent âprement disputés et dûment enregistrés, comme le démontre une des pièces présentées, un registre d’attribution des havres portant sur la période 1826-1842.

Là s’exerçait une série de métiers différents. Là aussi, les marins cohabitaient avec des populations amérindiennes établies de longue date: les Inuits nomades, les Béothuks, un peuple sédentaire, chasseur et cueilleur, les Indiens Micmac, qui commencent à faire du commerce de fourrure avec les Européens dès le début du XVIè siècle.

Jean Conan et son équipage, qui ont fait naufrage sur la banquise, auraient ainsi rencontré des Béothuks qui, après leur avoir lancé des pierres, les accueillent, leur offrant des morceaux braisés de viande d’ours, « un saumon ou deux; le reste, des poissons blancs » qui pourraient être de la morue. Quelques portraits photographiques d’Indiens Micmac, réalisés soixante dix ans plus tard par Paul-Emile Miot, un jeune hydrographe embarqué à bord d’une frégate en mission pour le ministère de la Marine et des Colonies, figurent dans le parcours de l’exposition.

Mais la pêche est avant tout la base d’une économie, une activité commerciale rentable mais coûteuse. « Chaque bateau est une entreprise », rappelle Michaël Liborio. « L’armateur, qui est l’investisseur, choisit un capitaine pour son navire, lequel choisit son équipage, payé à la part de pêche. Pas de pêche, pas de paie. Beaucoup dépend de la capacité du patron de pêche à savoir repérer les bonnes zones de pêche, les bancs de poisson ». A terre, on sèche, en mer, on sale pour assurer la conservation. Dans les ports de départ, toute une économie, à commencer par la construction navale et tout un monde de négociants, vit aussi de cette pêche.

Le poids de l’absence

Le métier est risqué en raison aussi bien des tempêtes que de la brume ou de la présence d’iceberg, comme en attestent les régistres: 221 disparus en 1897, 230 en 1908, par exemple. Les plus exposés sont les pêcheurs qui embarquent, à deux généralement, à bord des minuscules doris, très bas sur l’eau, et dont l’un est présenté à Rennes. On y embarque souvent très jeune et il n’est pas rare de voir dans les équipages des jeunes garçons d’une douzaine d’années, ces mousses dont les premiers embarquements peuvent parfois se révéler un enfer. « Un univers ouvrier longtemps resté en marge du droit du travail », commente Michaël Liborio.

Au-delà des conditions météorologiques, les riques à bord sont importants aussi: mauvaise hygiène, malnutrition, blessures pouvant mener à la gangrène, à l’amputation, voire au décès. Le premier navire-hôpital sur les bancs de pêche n’apparaît qu’en 1896. On part sans être jamais sûr de revenir. C’est pourquoi les départs donnent lieu à des rituels nombreux, des fêtes et des cérémonies religieuses, comme le pardon des Islandais à Paimpol, à partir de 1855, ou le pardon des Terre-Neuvas, à Saint-Malo, dans les années 1920.

En raison de l’absence des hommes, les femmes prennent en charge la famille et jouissent de ce fait d’une émancipation peu courante pour l’époque. Nombreux sont les hommes à donner procuration à leurs épouses pour gérer les affaires familiales et celle-ci ont fréquemment une activité extérieure au foyer. « On voit souvent des communautés féminines très solidaires », observe Mme Renault. Parfois, les armateurs mettent à leur disposition des lopins de terre où se développe « un système presque coopératif » avec quelques cultures et l’élevage de cochons.

En 1992, un moratoire international a interdit cette pêche à la morue, sur les bancs de Terre-Neuve et du Labrador, en raison d’une raréfaction de la ressource suite au développement spectaculaire au 20è siècle des techniques de pêche nettement plus prédatrices. S’appuyant sur plus de 600 documents, étayés par des séquences vidéo ou des éléments audio, cette double exposition se décline en deux volets: l’un à Rennes sur « l’aventure de la pêche morutière », l’autre à Saint-Brieuc, sur « le temps de l’absence », abordant notamment le rôle important dévolu aux femmes en l’absence des hommes partis si longtemps.

Du 19 octobre au 19 avril:
– Musée de Bretagne à Rennes: « l’aventure de la pêche morutière »
– Musée d’Art et d’Histoire à Saint-Brieuc: « le temps de l’absence ».
A partir de juin 2014, la double exposition sera visible durant l’été: au Musée d’Histoire de Saint-Malo et au Musée du Vieux Granville à Granville.

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