se souvenir de moi

Diaspora

Guy Boivant raconte la saga des Bretons du Maroc

Le 7 janvier 2014 par Julien Joly
La tour Hassan, à Rabat | Photo : Julien Joly La tour Hassan, à Rabat | Photo : Julien Joly

Rabat a changé depuis que Guy Boivant en est parti, à la fin des années soixante-dix, quinze ans après la fin du protectorat français au Maroc.

En octobre dernier, cet ancien employé des Mutuelles du Mans est revenu pour la première fois dans la ville où il a travaillé pendant près de dix ans. La Bretagne ne l’a jamais quitté : avec sa femme et ses enfants, il partait régulièrement en vacances dans ses Côtes-d’Armor natales, au prix d’un voyage de 2000 km en bateau et en voiture.

Ar C’Hannad lui a demandé d’évoquer les souvenirs d’une époque où il n’y avait pas besoin d’Internet ni de pages Facebook pour tisser des liens entre les « expats ».

Les rencontres se faisaient alors au sein d’associations, comme l’antenne marocaine de la fédération Kendalc’h (« Maintenir »). Les grands événements comme les kermesses, les bals et les voyages organisés étaient l’occasion de faire connaissance et d’entretenir son réseau.

Les travailleurs avaient coutume de rester de nombreuses années dans leur pays d’adoption, d’où la nécessité de rassembler et d’aider ces Bretons exilés… et de maintenir les traditions pour éviter le mal du pays ! Le tout dans une ambiance fraternelle, si l’on en croit le site de l’Amicale des anciens Bretons du Maroc.

Quelle que soit la structure à laquelle ils étaient rattachés, les Bretons du Maroc venaient de départements et de milieux sociaux très variés. Chacun apportait son accent, ses instruments et ses danses. Des professeurs « du pays » rendaient même visite à leurs cousins d’outre-Méditerranée pour assurer des stages de musique ou de langue bretonne.

Ar C’Hannad : Peut-on dire qu’il y avait une communauté bretonne à Rabat ?

Guy Boivant : Oui, et on s’en rendait mieux compte lors de la kermesse annuelle de l’Union des provinces françaises, dont la Bretagne constituait un groupe. C’était la principale occasion pour les Bretons de se rencontrer et de se connaître, pour éventuellement se revoir en dehors de cette fête.

Quelle place occupaient les Bretons dans l’Union des provinces françaises ?

Chaque région constituait un groupe. Les Bretons préparaient la kermesse comme les autres. Eux s’entraînaient à faire des danses bretonnes.

Il y avait donc un club de danse bretonne ?

Tout ce que je sais, c’est qu’ils faisaient des répétitions de danse bretonne pour le jour de la kermesse. En dehors de ça, il y avait des sonneurs de binioù, de bombarde…

Je me souviens particulièrement d’un responsable de Kendalc’h qui était venu de Bretagne pour nous rendre visite. Nous étions réunis dans une salle du quartier de l’Océan, à Rabat. Je vois encore très bien cette salle préparée pour le repas de midi. Quand le responsable est arrivé, il a été tout à fait étonné de voir deux sonneurs qui l’attendaient, et qui ont démarré leur répertoire de bombarde et de binioù en son honneur ! Il était aux anges.

Je me souviens très bien du sonneur de binioù :  c’était un c’était un Breton né en Indochine. Cela montre bien le caractère des Bretons expatriés, qui n’oublient jamais leur Bretagne.

Il ne faut pas oublier que, quand on est à l’étranger, on se sent encore plus proche de ses origines. On est en minorité, et les gens des minorités se rejoignent facilement. C’est normal. C’est là qu’on a des contacts qu’on n’aurait pas forcément à l’extérieur.

Comment faisaient les Bretons qui voulaient rentrer au pays pendant les vacances ?

A l’époque, ça se faisait beaucoup en voiture. Il y avait plusieurs méthodes. Un certain nombre mettait sa voiture dans le train pour traverser l’Espagne et la récupérait à l’arrivée. A l’époque, les routes espagnoles n’étaient pas pas ce qu’elles sont maintenant. Ce n’était pas toujours facile de circuler.

D’autres (je signale mon cas) prenaient la voiture de Rabat jusqu’à Tanger. Après les formalités de douane, on prenait le bateau avec la voiture jusqu’en Espagne. Pour les enfants, ce n’était pas toujours une chose amusante. Il y avait la chaleur, la longueur du trajet… 2400 km à peu près ! Nous nous étions habitués à remonter l’Espagne sur une durée de deux jours, ce qui nous permettait de nous arrêter toutes les deux heures pour que les enfants puissent se dégourdir les jambes. Aujourd’hui encore, ils se rappellent de cette époque.

Pourquoi avoir quitté le Maroc ?

Dans toutes les professions, il y avait des gens qui étaient envoyés au Maroc pour travailler dans une compagnie française ou qui étaient détachés auprès de l’administration marocaine. Mais, petit à petit, les autorités marocaines ont demandé à remplacer les Français qui étaient en place. Ca ne s’est pas fait tout d’un coup, et le Maroc a eu cette sagesse de ne pas vouloir précipiter les choses.

Il y avait deux catégories de Français, ceux qui retournaient en France car ils étaient rappelés par leur maison, et ceux qui avaient été embauchés sur place au Maroc et qui n’avaient pas de point de chute en France… ce n’était pas facile.

Avec le départ progressif des travailleurs français, l’accessibilité des transports et l’essor d’Internet, les associations d’expatriés ont perdu du terrain. Aujourd’hui, le regroupement breton de Rabat a disparu mais un autre, « l’Armorique de Casablanca » résiste encore et toujours… Pour combien de temps ?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

5 + 1 =

Un commentaire

  1. Gwenola dit :

    Merci pour cet intéressant témoignage sur l’histoire des expatriés bretons; enrichi par le rocailleux et si bel accent gallo de Guy Boivant.