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Diaspora

« Les Bretons ont joué un rôle très important à Paris »

Le 26 septembre 2013 par Erwann Lucas-Salouhi

Marcel Le Moal s’est penché sur l’émigration bretonne dans son ensemble. Le fruit de son travail, un livre intitulé justement « L’émigration bretonne » consacre une large place à l’Histoire des Bretons de Paris

Il y a eu plusieurs vagues d’immigration à Paris…

Tout à fait, cela fait très longtemps qu’il y a des Bretons à Paris. On en trouvait déjà à la fin du Moyen-Age qui payaient l’impôt à Paris. Ils venaient de toutes les classes sociales. L’un des hagiographes du roi Philippe-Auguste était d’ailleurs un Breton, Auguste Lebreton. Il y a eu de nombreux clercs, qui avaient fait des études religieuses donc.

Il y en a eu aussi de moins brillants, comme le raconte une fable satirique du Moyen-Age qui parlait de Bretons qui avaient des «privilèges», celui de curer les fosses d’aisance dans les immeubles de Paris. On a utilisé cette fable pour ridiculiser les Bretons. Beaucoup de ces Bretons à Paris se remarquaient car ils parlaient mal ou pas du tout le français, ils formaient déjà une communauté soudée et exerçaient des professions de bas niveau. Ce qui a d’ailleurs été le lot d’autres émigrés par la suite.

C’est une origine sociale qu’on retrouve également plus tard dans l’émigration bretonne?

Les origines changent mais les situations restent. Quand des immigrés sont trop visibles, qu’ils soient Bretons à l’époque ou autres aujourd’hui, s’ils sont nombreux, on les remarque davantage. Le comportement que l’on retrouve aujourd’hui vis-à-vis des populations immigrées étaient exactement les mêmes à l’encontre des Bretons à Paris fin XIXe et début XXe siècle. Jusqu’à il y a quelques dizaines d’années encore.

Dans de très nombreux domaines, les Bretons ont joué un rôle très important à Paris, dans de très nombreux domaines, notamment durant la Révolution, tels que le Citoyen Jean Conan (Les aventures du Citoyen Jean Conan, édité chez Skol Vreizh, ndlr), exemple parmi tant d’autres.

On a des vagues d’émigration précises depuis la Bretagne. L’émigration a été très importante au tournant XIXe-XXe siècle, pour plusieurs raisons. On assistait à ce moment-là à un déclin de l’industrie des toiles, dont la dernière grande manufacture à Landerneau a fermé vers 1895. Beaucoup de personnes se sont retrouvées sans travail. Il y avait également des hauts fourneaux, de nombreuses ardoisières mais toutes ces industries fonctionnaient de manière quasiment artisanale et n’ont pas résisté à la révolution industrielle. Même l’agriculture périclitait du fait de l’absence de débouchés pour le lin, des difficultés à amender la terre également. Du coup, il y avait un appauvrissement grandissant. Et la démographie était, durant cette même période, très élevée, avec des familles nombreuses, ce qui n’arrangeait rien. Ce sont tous ces éléments qui expliquent le départ vers Paris.

La plupart n’avaient aucune formation, aucune compétence professionnelle autre qu’agricole et, quand ils parlaient le français, ils le parlaient très mal. Ils étaient des proies toutes désignées pour le patronat de l’époque qui appréciait cette main-d’oeuvre qui demandait peu.

Les premiers sont d’abord partis dans « l’entre deux », cette zone entre la Bretagne et Paris, comme ouvriers agricoles. Ils cherchaient à gagner le maximum le plus rapidement possible; donc, ils acceptaient tous les travaux ou presque. Au fur et à mesure, il fallait aller plus loin, et grâce au train, il y a eu l’appel vers les usines et les chantiers parisiens. Et en particulier le métro de Paris.

Le métro, une vraie œuvre bretonne pour le coup

Oui, puisqu’il a été conçu par un Breton d’Uzel, Fulgence Bienvenüe. Un ingénieur qui avait fait Polytechnique puis l’école des Ponts et Chaussées. Il avait entendu parler du métropolitain londonien et new-yorkais. Il a dû vaincre de nombreuses pesanteurs administratives et retravailler à de nombreuses reprises son projet. Mais il a réussi à passer peu à peu les obstacles et a lancer la construction de la première ligne, entre Vincennes et la Porte Maillot. Il s’est tellement attelé à cette tâche qu’il ne l’a plus quittée.

Et quand il s’est agi de trouver des ouvriers pour ce travail, les entreprises en charge des travaux, sur ses conseils, sont allées recruter en Bretagne, avec parfois beaucoup de ténacité. Elles envoyaient dans les communes rurales des agents qui tentaient de convaincre des hommes de rejoindre le chantier, en mettant en avant tous les avantages, ce que beaucoup firent. Une grande partie des travaux du métro ont été réalisés par des Bretons. Et ça a duré jusqu’à l’entre deux-guerres comme ça. Les terrassiers poseurs de voies étaient une profession spécifiquement bretonne par exemple, car travailler la terre, ils connaissaient. C’étaient d’excellents terrassiers, une très ancienne réputation puisqu’à la fin de la Renaissance, on parlait déjà des terrassiers de Lamballe.

Où ces Bretons s’installaient-ils prioritairement?

Il y en avait beaucoup au nord de Paris et une petite poche dans le sud. Il y a le cas de Saint-Denis par exemple, qui a été jusqu’à 40% bretonne, au plus fort de la présence sur place. Une grande partie étant arrivée par le chemin de fer, beaucoup se sont arrêtés un peu avant Paris, comme à Versailles par exemple. Ce n’était pas une ville prédisposée à accueillir des Bretons, mais beaucoup s’y sont arrêtés car c’était la ville, sans être Paris, qui faisait un peu peur. Or, Versailles était la dernière gare avant Paris.

A la fin du XIXe, quand quelqu’un annonçait qu’il partait à Paris, on tentait de l’en dissuader, surtout quand il s’agissait des femmes. Dont beaucoup finissaient « bonniches », comme elles s’appelaient elles-même. Dans certaines familles, l’aînée faisait venir la suivante, qui faisait à son tour venir sa cadette. Et toute la fratrie se retrouvait bonniche dans les familles bourgeoises et aristocrates. Elles partaient tôt, parfois vers 16-17 ans.

Beaucoup de Costarmoricains ont atterri à Versailles par exemple. Le chemin de fer fonctionnait un peu comme une pompe aspirante, tant qu’il y avait un trop plein de population.

C’est l’époque où se construit également l’image de Bécassine…

Absolument. Elle a été créée par un total concours de circonstances. Le personnage est apparu  dans un journal pour fillettes de la bonne société, qui publiait une littérature à l’eau de rose, assez fade, bien pensante. Un peu prêchi-prêcha. Il venait d’être lancé et s’appelait «La Semaine de Suzette». Un jour, un rédacteur n’a pas rapporté sa copie, ce qui était dramatique à l’époque, sans les moyens de communications que l’on a aujourd’hui; du coup, la rédactrice en chef, Mme Rivière, s’est retrouvée avec un blanc, qu’elle a été obligée de remplir. Elle s’est mise à raconter les balourdises de sa bonniche bretonne, et il y en avait, vous vous en doutez! Car une fille qui était dans la ferme de ses parents, et passait par la suite à un intérieur grand bourgeois parisien, vous pouvez imaginer le décalage. Elle a appelé ce personnage Bécassine, a demandé à un dessinateur d’inventer un personnage. Ce dernier ne connaissait pas particulièrement la Bretagne, il a donc dessiné une bonne avec ce qu’il imaginait être un costume breton mais on ne peut pas dire qu’elle soit spécifiquement bretonne en la regardant. Comme la plupart des bonnes parisiennes étaient bretonnes, tout le monde a imaginé Bécassine comme étant également bretonne.

Et le personnage a fait un tabac chez les jeunes filles de la bonne société; elles trouvaient quelqu’un à qui il arrivait des choses amusantes, elles adoraient ça. Devant le succès, forcément, les éditeurs ont tiré au maximum sur la corde, comme souvent, et l’un des patrons, des éditions Gaultier-Languereau, a pris un nom de plume, Caumery, pour décliner Bécassine dans toutes les situations possibles et sous toutes les formes possibles. Ça a été le comble du ridicule.

Certains ont tenté de racheter cette image en mettant en avant que Bécassine n’était pas si bête qu’elle en avait l’air, qu’elle remettait à sa place la marquise des Grands-Airs, qu’elle avait de la répartie. C’est sans doute vrai au départ, mais à la fin ce ne sont que les aspects ridicules et grossiers qui ont marché.

Quelles étaient les conditions de vie de ces jeunes filles ?

Elles n’étaient pas franchement roses, c’était un métier difficile. D’ailleurs une de ces bonniches bretonnes, Suzanne Hascoët, a fondé, après la Libération, le premier syndicat des employées de maison. Les conditions étaient rudes, ces femmes étaient sous la tutelle de leur patronne qui les épiait tout le temps. Elles étaient jour et nuit dans les murs de leur patronne.

Pour l’une d’entre elles par exemple, sa patronne avait pour habitude de faire le tour pour vérifier s’il restait de la poussière ou pas. Arrivée à 50 ans, ça ne l’impressionnait plus, mais vous vous doutez là encore que, pour de toutes jeunes filles qui arrivaient tout juste, en 1900 qui plus est, quel effet cela pouvait avoir…

Pour revenir à Suzanne Hascoët, il y a cette anecdote : un jour elle reçoit un appel téléphonique, chez sa patronne, ce qui ne se faisait absolument pas, de la part d’un syndicaliste qui voulait l’informer de la situation d’une employée de maison qui intentait un procès devant les prud’hommes à ses employeurs. Celle de Suzanne Hascoët a entendu une partie de la conversation et, dès le lendemain, elle l’a licenciée.

Au final, le phénomène des bonniches a débuté au tournant de siècle et a perduré jusqu’à la Libération et même encore un peu après. Jusqu’à ce qu’elles soient remplacées par les bonnes espagnoles et portugaises, car on ne trouvait plus de Bretonnes.

Y avait-il des «voies» d’émigration ?

Les jeunes filles partaient souvent par le biais de la paroisse. Elles allaient voir le curé, qui le plus souvent tentaient de les dissuader, leur assurant que Paris, c’était Sodome et Gomorrhe, qu’elles se feraient «manger» par la grande ville et qu’elles feraient mieux de rester au pays. Mais, comme généralement elles étaient déterminées, le curé les mettait alors  en relation avec la paroisse bretonne dans un premier temps, puis la Mission Bretonne après Guerre.

Pour nombre d’hommes, le circuit pouvait être différent puisque souvent ils partaient à Saint-Denis où ils travaillaient dans des usines.

Certains y faisaient une belle carrière et avaient conscience du niveau de pauvreté dans le monde ouvrier. Dès lors, ils se rapprochaient des syndicats, comme ce fut par exemple le cas de Jean Trémel.

Il avait pris conscience de cette situation, en particulier de celle des Bretons, avec qui il échangeait le plus. Il s’est inscrit à la CGT et au parti socialiste d’avant la scission, dans la tendance la plus à gauche, et s’est retrouvé élu au conseil municipal de Saint-Denis. Il avait d’ailleurs fondé une association des socialistes bretons. Il est ensuite devenu adjoint au maire. Il est à l’origine de l’Amicale des Bretons de Saint-Denis, qui est donc née dans cette mouvance. Avec d’autres, ils avaient fondé une association, «les Bretons émancipés» dont le président était Marcel Cachin, le directeur de l’Humanité. Ils avaient pris pour surnom «les Bretons du parti rouge». Aujourd’hui, l’Union des Sociétés Bretonnes d’Ile de France est la descendante, un peu plus neutre, de ces «Bretons émancipés».

Comment se faisait l’entraide ?

Par la paroisse bretonne beaucoup, que l’abbé Cadic fonde à la fin du XIXe. Son principe était que si les gens avaient faim et froid, ils n’étaient pas aptes à entendre parler de Dieu. Il leur procurait des conditions particulières dans des magasins, obtenait de la part de médecins qu’ils soignent gratuitement, que des pharmaciens donnent des médicaments. En échange, ils devaient assister à la messe. A la fin, il avait même institué un contrôle car il s’apercevait que certains n’y venaient pas. La paroisse s’est éteinte avec lui, en 1929.

Il y a eu un long creux, où certains ont repris le flambeau, un peu maladroitement. En 1950, l’abbé Gautier a lancé la Mission Bretonne, qui existe donc toujours aujourd’hui mais est plus axée vers la vie culturelle et la solidarité, plutôt que d’entraide comme à l’époque. Les besoins ne sont plus les mêmes.

A partir de quand l’immigration diminue-t-elle ?

Il y a eu un coup d’arrêt avec la Seconde Guerre. Avant, l’immigration bat son plein. Ceux de la dernière période étaient bien entendu nettement moins démunis que leurs prédécesseurs, ils réussissaient donc à prétendre à de meilleurs emplois. Mais pendant la Guerre, il n’y a plus de travail, donc inutile d’immigrer. D’autre part, le risque était de se faire embarquer au Service du Travail Obligatoire et d’être envoyé en Allemagne; conséquence, ils se cachaient. Ça a d’ailleurs été en grande partie l’origine des nombreux maquis de résistance que l’on a retrouvés en Bretagne.

Au lendemain de la Guerre, on a un nouveau flux migratoire mais qui dure nettement moins longtemps et qui se tarit dans les années 60.

Dès lors, on se retrouve dans la situation que l’on connaît aujourd’hui.

Aujourd’hui cette immigration est différente de celle de ces époques ?

Bien sûr. J’ai pris cette question sous l’angle historique. Parler des exilés d’aujourd’hui est sûrement le sujet le plus difficile à traiter parce que c’est un sujet très mouvant; et puis, si les Bretons exilés d’autrefois se remarquaient  (par leurs vêtements, la langue, leurs comportements), actuellement il n’ont plus de signe distinctif. Un Breton d’aujourd’hui a fait ses études en français, il est généralement diplômé, il va parfaitement s’intégrer en France ou dans le monde. La plupart ont beaucoup d’imagination, beaucoup d’idées, changent d’orientation et d’activité, partent dans des directions inattendues mais sont donc, du coup, difficiles à suivre.

Dans mon livre, j’ai beaucoup parlé des Bretons de Paris qui sont de vieille souche.

Pour ces Bretons de Paris, le sentiment d’appartenance reste-t-il présent ?

Dans une certaine mesure, l’élan culturel et identitaire breton a été donné par des Bretons de Paris, tels qu’Alan Stivell, pur produit de cette population. Il est né en région parisienne,  y a passé l’essentiel de sa jeunesse, a navigué dans des associations bretonnes, dont des scouts bretons où il y avait un bagad (et où il a commencé à jouer). Son père s’est intéressé à la harpe celtique, vers laquelle Alan Stivell a ensuite penché.

Ils ont rendu leur fierté aux Bretons. Le milieu breton en général, de la 2e ou 3e génération, des gens qui connaissent la Bretagne pour les vacances, a gardé le sens de ses racines et de son identité.

Nous sommes passés de la honte d’être Bretons, quand les titis parisiens se moquaient de ces gens qui ne parlaient même pas français, qui «baragouinaient» (de bara, le pain et gwin, le vin, ndlr), à la fierté d’être Bretons. C’est dans le retour à leurs racines qu’ils ont retrouvé cette fierté. A Paris cela s’est fait par la culture, avec Alan Stivell qui remplit pour la première fois l’Olympia (1972) comme point de départ, alors que personne ne s’y attendait. Et ça n’a fait que monter depuis.

En Bretagne, cela s’est plutôt fait par une prise de conscience de l’enclavement du territoire. En 1830, un sous-préfet des Côtes du Nord avait écrit: «il faut appliquer à la Bretagne un régime colonial». Et c’est ce qui s’est fait, avec un matraquage intellectuel qui a fait énormément de dégâts. La prise de conscience de cet enclavement, autant géographique que psychologique, s’est faite après la seconde guerre mondiale. Cela s’est exprimé par des luttes dans le domaine économique et écologiques, avec Plogoff par exemple, la modernisation de l’agriculture avec la JAC (Jeunesse Agricole Chrétienne, ndlr). Ces luttes ont été les moteurs d’une prise de conscience.

 

Propos recueillis par Erwann Lucas-Salouhi
Pour aller plus loin: Marcel le Moal, L’émigration bretonne, Coop Breizh, 2013

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4 commentaires

  1. Yves dit :

    Bonjour.
    Si Alan Stivell a passé son enfance en région parisienne, il est né à Riom, dans le Puy-de-Dôme (Auvergne).

  2. Erwann Lucas-Salouhi dit :

    Merci de la précision

  3. HOEL dit :

    Bonjour,

    « qui «baragouinaient» (de bara, le pain et gwin, le vin, ndlr), »

    En êtes-vous sûr ? Cette étymologie n’a à ma connaissance aucun fondement, sinon l’imagination un peu raciste de lexicographes français.

  4. Erwann Lucas-Salouhi dit :

    Bonjour, il s’agit bien de l’étymologie, si l’on en croit le Centre national de la ressource textuelle et lexicale, qui précise cependant que l’origine est plus ancienne que celle généralement avancée. Voici le lien vers le site du CNRTL et l’entrée sur « baragouin »: http://www.cnrtl.fr/etymologie/baragouin