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Agriculture & Pêche

Synutra, secours ou profiteur des producteurs laitiers bretons?

Le 4 octobre 2016 par Françoise Thomas

En s’installant à Carhaix, le groupe chinois Synutra suscite autant d’espoirs qu’il intrigue. Dans une zone frappée de plein fouet par la crise agricole, l’arrivée du géant chinois de l’agroalimentaire, avec pour objectif de fournir son marché local en lait en poudre de qualité semble donner une bouffée d’oxygène aux producteurs. Mais les prix pratiqués inquiètent quant à la pérennité des exploitations.

C’est surtout la nuit que l’usine Synutra de Carhaix est impressionnante. Elle se dresse soudain dans la campagne sombre et endormie comme une immense cathédrale des temps moderne toute illuminée, avec sa grande tour de séchage de 50m de haut.

On ne peut que se réjouir de voir quelques centaines d’emplois (200 pour le moment, 350 annoncés fin 2017) créés (ou réorientés, selon les cas) dans le secteur de Carhaix, tant ce centre-Bretagne est en quête d’un nouveau souffle, ne serait-ce qu’après la perte il y a deux ans, à quelques kilomètres, de près de 300 emplois à Poullaouën avec la fermeture de Marine Harvest.

Mais on doit aussi penser à ceux qui fourniront la matière première pour cette usine, à savoir les producteurs de lait: à quel prix leur sera payé le lait? Le groupe chinois Synutra ne discute pas de prix avec les producteurs et cette question n’a d’ailleurs pas été abordée publiquement, mercredi dernier, lors de l’inauguration de l’usine.

La négociation du prix se fait par l’entremise de Sodiaal qui a conclu un accord d’approvisionnement (285 millions de litres/an) avec l’investisseur chinois. Mais Sodiaal entend payer les producteurs dans la fourchette basse des prix actuels, de 270 à 280 euros les 1.000 litres (ou la tonne). Or, tous ceux qui s’intéressent aux questions agricoles savent qu’à un tel prix, l’éleveur qui produit de manière conventionnelle, soit la très grosse majorité d’entre eux, ne s’en sortira pas, sachant que les coûts de production moyens sont de l’ordre de 340/350 euros les 1.000 litres. (A titre d’exemple, exception dans le paysage, la coopérative normande Les Maîtres Laitiers, a versé un prix moyen de 352 euros pour 1.000 litres à ses producteurs pour l’exercice 2015-2016).

Pourtant, pour le groupe chinois, le prix n’est pas un problème: « Nous pensons que les produits de haute qualité qui seront fabriqués dans notre usine française attireront davantage de consommateurs, feront progresser les ventes et apporteront des bénéfices significatifs à notre société », notamment « en terme d’images », a déclaré le PDG de Synutra, M. Zhang Liang, lors de l’inauguration.

Ce dernier, dont le groupe emploie 12.000 personnes en Chine, a également salué la qualité de la matière première apportée par les producteurs bretons, reconnaissant que « c’est ce qui nous donne notre valeur ajoutée sur le marché chinois ».

 

 

Les producteurs chinois mieux payés que les Bretons

 

Ce que les Chinois viennent d’abord chercher en France, c’est ce qui leur manque chez eux dans l’agro-alimentaire, à savoir la traçabilité et la garantie sanitaire, tout particulièrement quand il s’agit de produits destinés aux enfants, puisque cette usine fabrique du lait pour bébé.

La Chine est régulièrement secouée par des scandales alimentaires dont l’un particulièrement retentissant, en 2008, avait précisément concerné le lait pour bébé, contaminé à la mélamine. Pour cette raison, comme l’a expliqué en substance M. Liang, le prix auquel sera vendu au consommateur chinois les 100.000 tonnes de poudre de lait fabriquées à Carhaix n’est « pas un souci »; ça n’est qu’une question de marketing.

D’où la nécessité que les producteurs tirent aussi profit de la valorisation de leur production qui sera faite par Synutra. Car, à des prix aussi bas, il est évident que des dizaines d’exploitations vont continuer à mettre la clé sous la porte.

Evidemment, personne ne sait à quel prix Sodiaal vend au groupe chinois le lait qu’elle collecte à bas prix pour son compte. Et, bien qu’elle soit la première coopérative laitière de France, elle ne semble pas avoir comme premier objectif la situation économique de ses producteurs.

Comme le résumait, le jour de l’inauguration à Carhaix, Marc Jourdain, éleveur à Maël-Carhaix (Côtes d’Armor) et dont une partie des 850.000 litres de lait annuels iront alimenter l’usine Synutra par l’entremise de Sodiaal, « les Chinois demandent un lait de qualité. La qualité, cela a un coût, il faut qu’il y ait un retour aux producteurs ». D’autant que, ironie de l’histoire, le lait est actuellement payé beaucoup plus cher aux producteurs chinois qu’aux producteurs français…

« Le projet Synutra, dont Sodiaal est le principal partenaire, doit contribuer à un rétablissement rapide et durable d’un prix pour les éleveurs. Les sociétaires de Sodiaal doivent rapidement voir les effets de cet engagement. Cela doit se traduire sur le prix. Sans cela, et plus globalement, c’est la dynamique de la filière qui va en être affectée », a averti la Fédération régionale des syndicats d’exploitants agricoles de l’ouest.

Le contrat signé par Sodiaal porte sur 10 ans. Officiellement, le lait traité à Synutra proviendra de 800 producteurs installés dans un rayon de 80 kms autour de Carhaix. Mais certains s’interrogent déjà, si des fermes continuent à fermer, sur la provenance du lait qui alimentera l’usine, évoquant l’éventualité de livraisons de lait étranger.

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