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Gauche et droite, un échec commun bien relatif

Le discours est bien connu. Il est répété depuis de nombreuses années déjà, dans un premier temps par le Front National, qui a créé le principe d’un «système UMPS» pour figurer cette continuité politique dans l’échec. Puis de plus en plus largement, dans une partie de la presse et jusqu’au nouveau président de la République, qui a fait campagne sur son «ni gauche ni droite» et la «nécessité de rupture avec la politique menées depuis 25 ans». Une rupture relative si on en croit son programme.

Gauche comme droite auraient donc échoué. Si le pays est en mauvaise situation ce serait avant tout de leur faute, dans leur incapacité à «réformer», à «mettre la France en ordre de marche», à «faire basculer le pays dans le XXIe siècle» ou «la mondialisation», c’est selon. A «sortir de la crise», tout simplement. A force de dessiner un portrait extrêmement pessimiste du pays, depuis le début des années 80, une seule conclusion semble s’être imposée à tous: si le pays va mal, c’est que ceux qui l’ont dirigé à tour de rôle ont échoué.

Et après tout, qui mieux que ceux qui l’ont dirigé pour le dire? En 2007, le Premier ministre nouvellement nommé, François Fillon, n’avait-il pas dit avoir hérité d’un pays au bord de la banqueroute? Un pays qui sortait alors d’un quinquennat de droite, dans lesquels le même M. Fillon avait été ministre. Le même toujours avait d’ailleurs grossièrement repris cet antienne durant sa campagne présidentielle, cette année, pour justifier le régime drastique qu’il comptait imposer à l’Etat. Pas beaucoup mieux à gauche, où chaque élection était l’occasion de démontrer que la droite échouait.

Pour appuyer cette idée, les indicateurs économiques sont bien souvent convoqués en renfort. La faiblesse persistante de la croissance, le taux de chômage supérieur aux pays anglo-saxons ou à l’Allemagne, le nombre présenté comme trop important de fonctionnaires ou encore le taux d’imposition, principalement à l’égard des entreprises, censé être plus élevé que partout ailleurs. Autant de signes que la France va mal et que rien n’a été fait.

Car le corollaire de l’idée que gauche et droite ont échoué est bien entendu la grande idée de la Réforme. La France est un pays qu’il faut réformer mais que personne n’a su réformer. La preuve, les douloureuses mesures prises au Royaume-Uni ou en Allemagne n’ont jamais été prises en France. Personne n’a eu le courage de le faire. Personne pour imposer «du sang et des larmes» en attendant des lendemains qui chanteront nécessairement.

Dans les faits pourtant, la réalité pourrait être bien plus contrastée et nettement moins sombre qu’il n’y paraît lorsque l’on ne se focalise plus sur des tendances annuelles mais pluriannuelles. La perspective change dès lors totalement en dressant un portrait nettement différent. Car dans les faits, sur les 30 dernières années, la France a vu par exemple son PIB être multiplié par 4, une augmentation de sa richesse sans précédent dans son Histoire.

Si, dans le même temps, si la croissance a semblé ralentir, c’est avant tout pour des raisons mathématiques: avec un niveau de richesse qui augmente, lorsque le niveau de cette augmentation reste identique en valeur absolue, la proportion qu’il représente de la richesse globale baisse nécessairement. Vous n’avez pas encore décroché? Alors on continue. Cela ne signifie pas que le pays produit moins de richesse qu’avant, ni moins vite. Ce qu’indique dès lors la croissance, c’est que l’augmentation de la richesse ne s’accélère pas de manière exponentielle.

Certes, par rapport à d’autres pays européens de taille identique, comme l’Allemagne ou le Royaume-Uni, la question est dès lors de se demander pourquoi eux réussissent à produire une croissance plus importante malgré des conditions qui semblent identiques. Une vision là encore à courte vue : entre la deuxième moitié des années 90 et le milieu des années 2000, c’est la France qui avait une croissance supérieure à l’Allemagne, l’inversion s’est simplement faite depuis et la différence tend à s’atténuer. Le Royaume-Uni quant à lui a vu son économie souffrir plus fortement de la crise de 2008 et n’a fait que rattraper ce décrochage depuis. Quant à l’indice Markit de production industrielle, il est dans les faits quasi identique en France et en Allemagne sur les vingt dernières années.

Il est dès lors possible de dire que l’économie française ne se porte pas forcément mal, sur le long terme, et que la tendance n’est pas si négative que ça. Ce qui ne signifie en aucun cas qu’il n’y aurait donc rien à améliorer mais qui permet tout de même de relativiser l’idée que le pays est à l’arrêt, va mal, n’est économiquement plus compétitif et que donc, en dernier ressort, la gauche comme la droite n’ont pas su anticiper ou empêcher ce décrochage.

Alors certes, la cinquième puissance économique mondiale voit son taux de chômage rester, sur le long terme, entre 8% et 10% de la population active. Un taux plus élevé que dans les pays pris comme valeur étalon, avec cependant là encore des nuances: ailleurs les taux ne représentent pas le niveau réel d’absence d’emploi, ou dans des proportions encore plus importantes que dans l’Hexagone. Par ailleurs, la France fait face à un défi supplémentaire: avec un taux de natalité bien plus élevé que l’Allemagne par exemple, ce qui lui amène chaque année bien plus de personnes à intégrer le marché du travail. Mais comme avantage d’amoindrir le vieillissement de la population, futur obstacle Outre-Rhin.

Et il serait possible de décliner ce constat à nombre de domaines. La Santé? Malgré un appauvrissement du système de santé au nom de la «maîtrise des dépenses» le pays dispose toujours d’un des tous meilleurs systèmes de soin au monde. L’espérance de vie s’est ainsi allongée de 8 ans sur les 30 dernières années, reste l’une des plus élevées au monde et continue d’augmenter, quand elle a tendance à stagner, à un niveau inférieur, depuis quatre ans en Allemagne.

Il en va de même dans le système éducatif. S’il a tendance à reproduire les inégalités sociales et que la France n’est pas toujours bien classée lors des test PISA, le système reste toujours bon dans la mesure où il est capable d’accompagner une large part d’une classe d’âge vers l’emploi. La question n’est pas tant la qualité de l’enseignement supérieur que celui d’une meilleure prise en charge des cas personnels en primaire et secondaire pour éviter les décrochages. Dans les faits, loin d’être parfait mais également loin d’être irrémédiable.

Il pourrait en être de même de la délinquance et la violence. Si, d’une année sur l’autre, des augmentations peuvent être constatées, la réalité est à une baisse constante sur le long terme. Une sécurité qui ne cesse de diminuer avec en contrepartie, et c’est plutôt normal, une intolérance d’autant plus forte à toute forme de violence et de délinquance dans la société, qui entraîne un effet grossissant lors que de tels actes se produisent. En dehors bien entendu du cas particulier du terrorisme.

Sur bien des aspects, et nombre de personnes venant de pays développés le disent, la France est un pays où il fait bon vivre, avec un système de santé de qualité, un niveau de protection sociale qui permet de jouer un rôle d’amortisseur social essentiel en période de crise (et c’est le rôle premier de la solidarité nationale), un système éducatif capable de produire parmi les meilleurs ingénieurs, banquiers, mathématiciens, etc au monde, et beaucoup d’autres choses encore.

Mais dans ce cas la classe politique n’aurait rien à se reprocher en définitive? A vrai dire c’est là aussi bien plus nuancé. Car il y a eu des échecs évidents et le majeur a été de ne pas avoir pris la mesure et de pas avoir su empêcher deux éléments essentiels: l’augmentation de la pauvreté et le sentiment de déclassement et d’abandon d’une part de plus en plus importante de la population. Mais dans ces deux cas de figures la tendance observable en France ne lui est pas spécifique.

Car dans la majorité des économies développées, cet appauvrissement et ce décrochage des classes sociales les plus fragiles se fait dans des proportions alarmantes. Un paradoxe alors que la richesse globale augmente, dans chacun de ces pays mais qui s’explique parfaitement par l’augmentation des inégalités. Et en France comme ailleurs, les fruits de l’enrichissement global n’ont pas profité à tous de la même manière, certains ont même perdu des plumes dans le processus. L’échec des partis de gouvernements est avant tout de n’avoir pas voulu/su/pu (rayez la/les mention(s) inutiles) empêcher cet accroissement des inégalités. Et de la désespérance qu’elles engendrent.

Sur l’ensemble de ces domaines, difficile de savoir dans quelle mesure exactement l’activité politique est venue accompagner, amplifier, améliorer ou déprécier les choses. Ou n’avait tout simplement strictement rien à voir. Mais force est de constater que, dans les faits, le portrait que l’on dresse du pays est bien plus nuancé que le discours généralement déployé. Et que si, à gauche comme à droite, la tendance à oublier une partie, la pus fragile, de la population est une erreur coupable, il est néanmoins difficile d’affirmer péremptoirement que oui, «la gauche et la droite ont échoué».