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Environnement

Algues vertes, l’Etat de nouveau pointé du doigt

Le 25 septembre 2016 par Françoise Thomas

Dans la baie de Saint-Brieuc, le décès d’un promeneur relance la question de la nocivité des algues vertes. Et l’absence de réponse sérieuse et ambitieuse à un problème environnemental pourtant largement dénoncé et documenté

Quand la journaliste a appelé le Parquet de Saint-Brieuc, il y a une dizaine de jours, pour savoir si l’institution judiciaire avait lancé une enquête afin d’écarter tout doute après le décès d’un coureur à pied, retrouvé mort le 8 septembre dernier dans l’estuaire du Gouessant, au fond de la baie de Saint-Brieuc, dans ce même secteur où 36 sangliers étaient morts en quelques jours à l’été 2011, elle s’est faite tancer vertement.

« Il n’y a aucun doute sur la cause du décès, c’est un arrêt cardiaque. Etant donné les conditions dans lesquelles on a découvert le corps et le lieu, tout laisse à penser qu’il s’est envasé en allant rechercher son chien qui s’était aventuré dans l’estuaire. Il a dû faire un effort physique après l’effort sportif qu’il venait d’effectuer et le coeur a lâché », a déclaré le magistrat.

La journaliste: « Oui, d’accord, mais vous connaissez les lieux, vous savez que, pour les habitants, ça fait immédiatement penser à un décès en lien avec les algues vertes?. Y a-t-il eu des prélèvements sanguins d’effectués, envisagez vous une autopsie? »

« Madame, la famille ne veut pas d’autopsie, le corps lui a été remis en l’absence d’obstacle médico-légal ».

La journaliste: « Ah bon. Mais s’il y a incinération? Que la famille, dans le deuil, réagisse de cette manière, c’est normal. Mais c’est le rôle des autorités de faire toute la lumière… » Après la mort des sangliers, un rapport de l’Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail) avait mis en avant les fortes présomptions quant au rôle dans ces décès des émissions d’hydrogène sulfuré (H2S) provenant de ces algues en décomposition.

Le magistrat a commencé à élever le ton: « Madame, vous vous doutez bien que notre décision n’a pas été prise à la légère et s’appuie sur des éléments, à commencer par l’enquête de gendarmerie! ».

« Oui, mais les gendarmes n’ont peut-être pas les outils pour se prononcer dans une telle situation? ».

Le magistrat: « Madame, vous mettez en doute le travail de représentants de l’Etat! On a l’impression que la presse s’étonne d’un tas de choses, se bâtit des histoires et formule des questionnements qui n’ont pas lieu d’être!… »

La journaliste: « Mais, Monsieur, si la famille ne demande rien, et si la justice n’estime pas nécessaire d’aller plus loin, qu’est-ce qui pourrait faire qu’une recherche approfondie soit menée sur les causes de ce décès? ». Réponse du magistrat: « Le seul moyen de lancer l’affaire, c’est une plainte avec constitution de partie civile! ».

 

 

Une réaction tardive des pouvoirs publics

 

Nous y voici donc, deux semaines après le décès: une plainte avec constitution de partie civile a été déposée vendredi conjointement à Saint-Brieuc contre le préfet des Côtes d’Armor et contre le préfet de région par deux associations, Halte aux marées vertes et Sauvegarde du Trégor.

Plus encore, après les certitudes affichées antérieurement, le procureur lui-même a ordonné jeudi l’exhumation du corps de la victime « en vue de son autopsie et d’analyses complémentaires (toxicologiques et anatomo-pathologiques) ». Evidemment, la question vient aux lèvres: n’aurait-il pas été plus simple, et surtout moins douloureux pour les proches, que tous ces examens aient été effectués avant l’inhumation?

D’autant que, deux semaines après le décès, rien n’indique que ces analyses seront « parlantes » comme elles auraient pu l’être immédiatement après. Comme le rappellent Halte aux marées vertes et Sauvegarde du Trégor, les représentants de l’Etat n’ont toujours pas avertis les services de sécurité et de santé des mesures à prendre dans un tel cas de figure accidentel. De ce fait, ces services ont pu être amenés « à des prises de décision inadaptées comme la conservation d’échantillons sanguins à température ambiante plutôt qu’en chambre froide, ou à ne procéder à aucun prélèvement sanguin de tissus cellulaires immédiatement après le décès ».

On se souvient notamment que, suite au décès en 2009 de Thierry Morfoisse, chauffeur de camion chargé du ramassage d’algues vertes, les échantillons pour analyses n’ont pas été conservés dans les conditions adéquates pour des raisons qui demanderaient d’ailleurs à être éclaircies. Conclusion: faute d’éléments probants, le tribunal de grande instance de Paris a rendu en juin une ordonnance de non-lieu.

Une fois de plus, dans cette nouvelle affaire, on a le sentiment que, sur la question des risques liés aux algues vertes, les autorités continuent à réagir avec un temps de retard. Et, encore plus, à ne réagir que sous la pression des associations ou de l’opinion publique, comme si elles n’avaient rien appris de l’expérience de ces dernières années, depuis la mort d’un cheval à Saint-Michel-en-Grève en 2009. A chaque fois les mêmes cafouillages, à chaque fois ce même sentiment, ressenti par les observateurs, de mauvaise foi, de chercher à noyer le poisson. Et finalement de suivre, au lieu d’anticiper.

La preuve en est apportée une fois de plus par le courrier adressé sur cette même affaire par Eau et Rivières de Bretagne aux ministres de la Santé et de l’Environnement, respectivement Marisol Touraine et Ségolène Royal.

Eau et Rivières rappelle qu’en 2010/2011, l’Anses avait rendu deux avis, l’un relatif aux risques liés aux émissions gazeuses des algues en putréfaction pour la santé des populations avoisinantes, et l’autre relatif à la toxicité du sulfure d’hydrogène (H2S), émis par ces ulves en décomposition, chez l’animal. « Les recommandations émises par l’Anses dans ces deux avis soulignaient la nécessité de recherches complémentaires », rappelle l’association.

Dans les zones qui ne sont pas accessibles au ramassage des algues vertes, « des recherches mériteraient d’être conduites afin de caractériser la présence et les risques des molécules (…) produites lors de la biodégradation des ulves », écrivait l’Anses. « Les enjeux sanitaires associés à la décomposition d’algues vertes (…) pourraient également, le cas échéant, concerner les fonds d’estuaires et les lits de certains rivières; cette hypothèse restant à explorer », considérait l’agence.

Les circonstances du décès du joggeur dans l’estuaire du Gouessant « correspondent exactement aux situations pour lesquelles l’Anses estimait nécessaire de prolonger les recherches », souligne Eau et Rivières. C’est pourquoi l’association demande aux deux ministres de saisir l’Agence nationale « afin qu’elle rende un avis sur le niveau de risque sanitaire provoqué dans de telles circonstances, et les mesures éventuelles de protection à mettre en place pour éviter tout incident » dans ces fonds d’estuaire et ces vasières.

Ce qui aurait dû être fait il y a cinq ans par les services de l’Etat reste toujours à faire.

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