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Environnement

Cézembre, île-musée de la Seconde Guerre mondiale

Le 6 avril 2017 par Françoise Thomas
Un des blockhaus de Cézembre (Françoise Thomas/Ar C'hannad)

Truffée d’explosifs datant du dernier conflit mondial, symbole de l’intensité des combats pour la libération de la péninsule armoricaine, l’île de Cézembre va prochainement quitter le domaine militaire et redevenir accessible aux promeneurs. Un transfert qui demande cependant un énorme travail de sécurisation des lieux, tant les risques restent présents.

C’est une petite théière blanche cassée en deux avec un couvercle en chapeau chinois cerclé d’un liseré rouge. Quand on la retourne, sur le fond, apparaît le nom du fabricant comme pour toute faïence ou céramique. Mais surtout apparaît juste en dessous l’emblème nazi: noir sur le blanc de la théière, la svatiska, surmontée de l’aigle impérial.

Cette théière, qui appartenait sans doute à un officier nazi, est l’objet le plus inattendu retiré sur l’île de Cézembre, au large de Saint-Malo, lors d’une opération très partielle de déminage menée depuis fin février en vue du transfert de cette petite île de 18 ha du ministère de la Défense au Conservatoire du littoral, avec la volonté affichée de l’ouvrir au grand public.

Les nazis ont transformé l’île, qu’ils occupent à partir de 1942, en une véritable forteresse, y érigeant d’énormes blockhaus, édifiant des batteries d’artillerie sur l’ensemble des falaises et la truffant d’un réseau de tunnels pour y circuler en toute discrétion.

D’abord sous le commandement de leur état-major à Saint-Malo, puis rattachés à celui de Jersey -toujours occupée alors- après la libération de la cite corsaire à la mi-août, les 400 Allemands qui tenaient Cézembre ont résisté pendant presque un mois en août 1944 à un pilonnage intensif des aviations alliées qui ont fait de l’île le territoire européen ayant reçu la plus forte densité de bombes au km2 pendant la seconde guerre mondiale. La légende rapporte que certains des militaires nazis, dans l’incapacité d’échapper à ces bombardements incessants, sont devenus fous.

Sur Cézembre ont même été déversées 176 bombes au napalm, inventé deux ans plus tôt, et utilisé pour la première fois sur un théâtre européen.

« Vingt milles bombes ont été larguées sur l’île » en trois semaines, soit  1.700 tonnes de bombes explosives et 32 bombes incendiaires, rappelle le capitaine de frégate Jean-Charles Gérard. chargé de diriger ce chantier de déminage.

Sur un rebord de muret, le militaire présente les vestiges récupérés lors du chantier: « rails de chemin de fer, éclats de bombes, munitions de combat ». Mais aussi des obus, allemands ou alliés,  et, « dans les 20 derniers mètres du chantier, un obus de 155 et une mine anti-personnel ». « Bien sûr, il n’y avait pas de percuteur mais les charges explosives sont toujours présentes (…) Une seule munition aurait pu tuer énormément de personne », insiste le commandant Gérard,  en montrant des obus, morceaux de ferrailles rouillés et munitions diverses.

Et ce, sur une toute petite portion de la surface de l’île dont la partie centrale, toujours truffée d’explosifs, restera interdite. « Nous avons déminé une bande de 623 m de long, trois mètres de large et un mètre de profondeur » afin d’y tracer un sentier que les visiteurs pourront emprunter en toute sécurité , explique le responsable du chantier.

Lorsque toute la partie juridique et administrative sera réglée et que l’île aura quitté le ministère de la défense pour passer sous la houlette du Conservatoire du littoral, viendra le temps de l’aménagement.

 

 

Un pari basé sur le civisme des visiteurs

 

Afin de préserver au maximum l’aspect naturel de l’île et le témoignage historique des nombreux vestiges militaires présents, les matériaux utilisés ont été choisis pour leur intégration et leur discrétion dans le paysage: un sentier naturel enherbé de 1,70m de large, délimité par de petits poteaux de bois. Ce sentier sera encadré de chaque côté, à environ 60 cm de distance, par une clôture de type agricole fixée également sur des poteaux de bois. Le Conservatoire compte sur une nature prolifique -car enrichie par le guano des goélands- pour noyer progressivement dans la verdure cette double protection.

L’objet de cette double clôture est d’éviter la « divagation » des promeneurs vers les secteurs dangereux. « Nous comptons réellement sur le civisme de chacun pour ne pas s’écarter de la zone sécurisée », insiste le colonel Trevor Hill, en charge de ce transfert au sein du Ministère de la Défense. « Pénétrer dans une zone militaire est un délit », rappelle-t-il lors d’une visite de l’île avec des journalistes.

Même chose concernant les blockhaus: « les bunkers sont extrêmement dangereux. Certains comportent des monte-charges de grande hauteur », utilisés par les Allemands pour acheminer avec un effort minimum depuis la cale, à travers des souterrains, les armements destinés à alimenter notamment les batteries installées sur la crête des falaises.

« Si quelqu’un tombe dans la fosse d’un de ces monte-charges, les dalles de béton sont tellement épaisses que le portable ne passera pas et qu’on vous retrouvera quelques semaines plus tard…. », assure le militaire le plus sérieusement du monde.

A l’arrivée du site, évidemment, un panneau d’information, installé parmi la végétation de tamaris sur place, donnera au visiteur un aperçu de l’histoire du lieu ainsi que des consignes à respecter, prévoit le Conservatoire du littoral.

Même si la superficie de l’île est modeste, les promeneurs auront largement de quoi s’occuper pour quelques heures. Outre les colonies d’oiseaux -goélands argentés principalement, mais aussi des cormorans huppés et d’autres espèces en nombre plus réduit-, la côte nord est rocheuse et parfois même déchiquetée, quand la partie sud offre une très belle vue sur Saint-Malo et même jusqu’au cap Fréhel.

Mais le plus spécifique à Cézembre reste évidemment ses vestiges militaires, témoin d’une période tragique de notre histoire contemporaine.  Deux batteries allemandes seront accessibles au public sur un parcours qui serpente entre des fortifications et croise plusieurs énormes blockhaus. Rouillés et servant parfois de perchoir à des goélands, des armement sont toujours en place, comme ce canon tordu qui semble piquer du nez face au phare des Jardins.

Ceux qui ont juste envie de plage y trouveront aussi leur compte, de part et d’autre de la cale, plein sud, au pied d’un restaurant ouvert depuis 25 ans à la belle saison, sans qu’il ait été possible jusqu’alors d’aller plus loin pour des raisons de sécurité et d’envisager une balade autour de l’île, classée site Natura 2000.

D’environ 800m, le nouveau sentier côtier devait ouvrir dès juillet. Mais l’administration étant ce quelle est, il est vraisemblable que cette ouverture se fera un peu plus tard.  « Il nous faut d’abord obtenir une régularisation du statut de l’île », observe Didier Olivry, représentant du Conservatoire du littoral. « C’est un processus très long qui requiert encore divers actes notariaux » et « le conservatoire ne peut pas engager les travaux tant qu’il n’est pas propriétaire ».

Ce projet de transfert est dans les dossiers depuis 1984. Alors, un peu plus tôt, un peu plus tard, est-ce si important, au final?

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