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Analyse – Donald Trump, le triomphe de l’Amérique inquiète pour son avenir

Le 9 novembre 2016 par Erwann Lucas-Salouhi
Donald Trump lors d'un meeting en septembre 2015 en Pennsylvanie (Source: Wikicommons)

Quelques mois après la victoire des pro-Brexit au Royaume-Uni, les électeurs américains ont confirmé une tendance de fond en choisissant Donald Trump pour prochain président. Loin d’avoir été envisagé par la majorité des analystes et des classes politiques mondiales, ces résultats mettent en lumière les inquiétudes d’une part de plus en plus large des populations occidentales.

A la surprise générale, et au grand dam de la majorité des pays dans le monde, les Américains ont donc décidé d’élire un homme sans la moindre expérience politique, avant tout bateleur de talent mais sans réel programme, facilement provocateur quand il n’est pas carrément raciste et sexiste afin de prendre les rennes de la première puissance mondiale. Un résultat qui a pris de court la majorité des analystes, tant il semblé improbable.

Cette victoire, elle n’a pourtant jamais été fondamentalement écartée par les instituts de sondage, contrairement à l’impression générale. Si, dans l’ensemble, ces derniers envisageaient l’arrivée de Hillary Clinton à la Maison Blanche, cette dernière ne l’emportait qu’avec une marge relativement faible, se situant bien souvent dans la marge d’erreur de ce type d’enquêtes d’opinion. Cette marge d’erreur, laissait ainsi la porte ouverte à une possible victoire de Donald Trump, même si la tendance était à l’inverse.

Autre élément non négligeable, les enquêtes d’opinion prennent en compte dans leurs échantillons représentatifs l’ensemble de personnes en âge de voter. Mais il n’est pas forcément acquis que tous vont voter. D’une manière générale, un Américain sur deux (54,2% cette année) se déplace pour les « election day », ces jours où les électeurs votent non seulement pour leur futur président mais bien souvent pour une dizaine ou quinzaine d’autres choses. Et ceux qui ont tendance à ne pas se déplacer, pour diverses raisons, sont bien souvent les plus pauvres et les électeurs issus des minorités ethniques, potentiellement plus enclins à voter Démocrate.

Mais plus encore, c’est le système américain lui-même qui permet d’arriver à un tel résultat. Par la logique des grands électeurs, il est possible de remporter une élection, en gagnant les Etats clés, sans pour autant avoir la majorité des voix. En 2000, la victoire de George W. Bush avait été obtenue ainsi. Pour un candidat, il suffit en général d’arriver en tête dans un Etat pour remporter l’ensemble de ses grands électeurs. Une fois la barre totale des 270 grands électeurs passée, la victoire est assurée.

Et ce scenario, il s’est dans les faits reproduit cette année, puisque, selon le décompte officielle mercredi en début d’après-midi, Mme Clinton était très légèrement en tête au nombre de scrutins exprimés, à 47,7% contre 47,5% pour son concurrent. Mais Donald Trump a réussi à obtenir 279 grands électeurs, soit neuf de plus de nécessaire, en l’emportant dans la majorité des Etats-clés, ces célèbres « swing states » qui décident au final du résultat de l’élection.

Plus encore, la victoire de M. Trump vient s’inscrire dans une tendance générale, qui concerne l’ensemble de la classe moyenne dans les pays développés. Partout, c’est l’inquiétude qui prédomine, la peur d’un changement difficile à cerner, la crainte du déclassement, la méfiance vis-à-vis de l’autre, plus encore quand cet autre n’est pas de la même religion, de la même culture, de la même couleur de peau. Une inquiétude qui au final se concentre sur des éléments visibles, faute de pouvoir identifier sa source réelle.

Or, cette inquiétude n’est pas sans origine. D’une manière générale, le début du XXIe siècle est marquée par une augmentation générale de la pauvreté dans les pays les plus riches de la planète, tendance qui s’est accentuée depuis la crise de 2008 et que la reprise, qui s’est amorcée dans la plupart des pays, n’est jamais venue contrebalancer.

 

 

Le déclassement social, principale inquiétude de la classe moyenne

 

Des Etats-Unis à l’Allemagne, en passant par le Royaume-Uni, les statisiques économiques officielles et les réalités sociales offrent deux perspectives de plus en plus opposées et qui posent la question de l’utilité d’une économie qui ne sert plus, désormais, à l’amélioration générale des conditions de vie de la population.

Dans l’ensemble de ces pays, les indicateurs économiques sont au beau fixe, avec une croissance moyenne située entre 1,8 et 2,5% en moyenne sur les dernières années et un taux de chômage qui tourne autour des 5%. Pourtant, dans le même temps, le nombre de travailleurs pauvres a explosé et le nombre de précaires n’a jamais été aussi élevé.

Aux Etats-Unis en particulier, c’est désormais un quart de la population américaine qui se situe en dessous du seuil de pauvreté, un niveau quasi sans égal dans l’Histoire du pays. Dans le même temps, si l’administration Obama a communiqué régulièrement sur les créations nettes d’emploi, elle n’a pas signalé que ces derniers étaient bien souvent des emplois précaires, en temps partiel, mal rémunérés.

Conséquence, jamais autant d’Américains n’ont dû bénéficier des « food stamps », ces carnets qui donnent accès, à des tarifs préférentiels, aux besoins de base pour les plus pauvres. Et près de 40% des Américains en âge de travailler ne sont aujourd’hui plus comptabilisés dans la population active du pays. Un élément dont a largement profité le président sortant pour améliorer son bilan sur le front du chômage.

Une réalité qui n’est pas propre aux Etats-Unis puisqu’au Royaume-Uni, malgré un taux de chômage en dessous des 5,5%, plus de 10% des Britanniques ne disposent que d’un « zero hour contract » qui ne leur offre au mieux que quelques heures de travail par semaine sans leur permettre d’avoir le temps de chercher mieux, puisqu’ils doivent être disponibles à n’importe quel moment. Une catégorie de population qui, en France par exemple, aurait été compte dans le taux de chômage.

Dans le Royaume, jamais les signes de pauvreté n’ont été aussi évidents, selon de nombreuses associations caritatives mais également d’après un rapport réalisé par l’Eglise Anglicane, et les soupes populaires n’ont jamais attiré autant de personnes. Pourtant, là encore, le pays est officiellement largement sorti de la crise, avec une croissance moyenne de 2,5% sur les 4 dernières années.

Ces réalités, si les électeurs de Donald Trump ne les ont pas, ils en ont parfaitement conscience. Cette peur du déclassement social est l’une des causes de la peur touchant une part de pus en plus importante de la classe moyenne américaine, qui avait pu, jusqu’au début des années 2000 avoir accès à des emplois avec un niveau correct de rémunération même sans disposer d’un niveau d’études conséquent.

 

 

La confiance dans les élites au plus bas

 

Mais face aux difficultés quotidiennes qui s’accumulent, alors que par ailleurs les bons chiffres économiques se multiplient, cette crainte se transforme en colère, avec le sentiment d’être totalement dépossédé des fruits d’une reprise pour laquelle nombre d’employés ont, bien souvent, dû consentir des efforts.

Dans les faits, c’est l’explosion des inégalités qui est de plus en plus mal accepté. Une réalité dans l’ensemble des pays riches où la croissance ne profite désormais plus qu’à une minorité. Partout, les salaires moyens ont stagné quand la richesse détenue par les 10% les plus riches s’est envolée.

Partout également, les difficultés ont poussé au repli, tant face aux plus pauvres que face aux migrants, qu’ils soient économiques ou réfugiés. C’est ce discours qui a été capté par les populistes de tout poil, qui en profitent au passage pour détourner l’attention des problématiques de fond.

En parallèle, l’érosion de la confiance à l’égard des élites, tant médiatiques que politique, est venue compliquer encore la donne. Quand les partis de gouvernement, de gauche comme de droite, font la promotion de la mondialisation, du libéralisme et placent au centre de tout l’économie alors que la population a le sentiment que ses difficultés s’accroissent, cette dernière fait rapidement le lien, à tort ou à raison, entre les deux phénomènes.

Si, en plus de ces faits, les citoyens ont le sentiment que la presse dans son ensemble prend fait et cause pour les mêmes idées défendues par ces partis politiques, qu’elle ne comprend pas leurs inquiétudes voire tentent de les tourner en ridicule, il n’y a qu’un pas pour envisager que cela vient d’une communauté d’intérêts entre politique, économie et presse, qui se ferait au détriment des « non initiés ».

Par ailleurs, cette proximité, réelle ou fantasmée, est renforcée par le fait que, bien souvent, tant la classe politique qu’une bonne part des journalistes, en particulier les plus en vue, sont issus des mêmes catégories sociales, quand ils ne se sont tout bonnement pas fréquenté lors des leurs études, renforçant le sentiment d’une connivence existant entre les uns et les autres.

De là, il n’y a qu’un pas à franchir pour certains qui estiment dès lors que tous œuvrent pour les intérêts d’un petit nombre, au détriment de l’intérêt général. Le terreau est dès lors fertile pour les discours populistes.

Que ces inquiétudes, interrogations, accusations, puissent être le fait d’une simple minorité ne change pas grand chose en définitive. Car cette minorité est celle qui s’exprime toujours le plus par le vote et qui pèse donc sur les élections plus que toutes autres catégories. Une réalité qu’a encore rappelé les élections américaines, où Donald Trump est arrivé en tête auprès des Blancs, des plus de 45 ans, des hommes, des peu diplômés et de la classe moyenne. Un portrait-robot intéressant de ceux qui se sentent aujourd’hui le plus menacés par les changements en cours.

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