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International

Brexit: avertissement pour l’Europe, plongée vers l’inconnu pour le Royaume-Uni

Le 24 juin 2016 par Erwann Lucas-Salouhi

Participation record et résultat sans appel: les Britanniques se sont prononcés pour une sortie de leur Royaume de l’Union européenne. Un résultat qui ouvre une période d’instabilité institutionnelle et territoriale forte tant au niveau britannique qu’européen mais pose également la question de l’orientation prise par l’Union depuis le début du siècle.

C’est un résultat pour le moins inattendu. L’Europe s’est couchée durant la nuit avec des premiers signaux qui semblaient indiquer que les Britanniques souhaitaient continuer l’aventure européenne, elle se réveille avec ces derniers s’étant prononcés largement en faveur du Brexit. Un vote qui a aussitôt déclenché la tempête envisagée, tant sur le plan économique que politique.

Sitôt les marchés financiers ouverts, ces derniers ont en effet plongé, jusqu’à -10%, dans un krak quasi historique. L’ensemble des places boursières européennes restent largement dans le rouge à la mi-journée, entre -5,5 et -9¨%, signe de l’absence d’anticipation par les marchés financiers que la Bank of England tente désormais de rassurer.

Dans la foulée, le Premier ministre britannique, David Cameron, a annoncé sa démission, reconnaissant au passage sa défaite, lui qui s’était engagé fortement en faveur du Remain. En tentant un coup électoraliste pour reste au pouvoir à l’occasion des dernières élections générales, il y a un an, M. Cameron pourrait avoir précipité son pays, et l’ensemble du continent, dans une crise politique sans précédent et qui arrive au pire des moments.

En face, la situation n’est guère plus brillante. Car chez les Travaillistes également, la crise s’est ouverte dès l’annonce des résultats. Le parti, qui faisait déjà face à une fracture entre son élite et sa base, qui avait conduit à l’arrivée à sa tête d’un Jeremy Corbyn désavoué par la majorité des députés, voit la crise se renforcer avec une remise en cause du leadership de M. Corbyn par de nombreux dirigeants, qui accusent ce dernier de ne pas s’être suffisamment engagé en faveur du Remain. Un parti qui voit également sa base électorale écartelée entre pro et anti-Brexit alors qu’il n’est déjà plus en situation de remporter des élections nationales du fait de la montée du SNP écossais.

Pour l’Europe, se pose désormais la question de son avenir et de ses limites. Avant même le résultat britannique, d’autres pays commençaient à débattre de l’opportunité d’une sortie de l’Union européenne, à commencer par les Pays-Bas, quand d’autres, comme la Hongrie de Viktor Orban, n’ont jamais caché leur volonté de détruire l’ensemble de l’intérieur. La période qui s’ouvre pourrait être particulièrement difficile pour une Europe qui peine à se sortir de la crise économique depuis 2008 et qui n’a pas su répondre comme il fallait à la question des réfugiés. D’économique et morale, la crise de l’Europe semble désormais politique, là où au final se situait le cœur du problème.

Mais plus que l’Europe, c’est avant tout du côté du Royaume-Uni que l’incertitude est désormais la plus forte. En tournant le dos au projet européen, auquel le pays n’a jamais réellement adhéré, le Royaume ne sait pas comment va s’écrire son avenir, ni même s’il restera uni. Car d’ores et déjà, les voix se lèvent dans les régions s’étant prononcées en faveur du Remain, pour demander des actions rapides.

C’est en particulier le cas en Ecosse et en Irlande du Nord. Dans un cas comme dans l’autre, les principales forces indépendantistes se sont prononcées rapidement. Du côté écossais, l’ancien Premier ministre et dirigeant du SNP, Alex Salmond, a estimé que le nord de l’île devait s’engager vers un nouveau référendum sur son indépendance, dans la période de deux ans minimum que dureront les négociations entre Londres et Bruxelles, afin de conserver sa place en Europe.

 

 

L’Europe face à la réalité de sa crise politique

 

La voix de l’ex-Premier ministre pèse énormément en Ecosse mais il n’est cependant pas certain qu’elle suffise à faire pencher la décision de Nicola Sturgeon, l’actuelle Première ministre et chef du SNP, pour l’organisation rapide d’un nouveau référendum. Tant durant la campagne que ces derniers jours, Mme Sturgeon est restée très prudente sur la question, refusant de lier le destin des deux référendums. Par ailleurs, si l’Ecosse s’est largement prononcée, à plus de 60% en faveur du maintien dans l’Europe, il semblerait que les Ecossais se soient moins déplacés dans les bureaux de vote que la moyenne nationale.

On peut cependant s’attendre à voir les Ecossais devoir de nouveau voter assez rapidement sur leur indépendance. Et ils ne seront sans doute pas les seuls car les Nord-Irlandais se sont également prononcés largement en faveur du maintien du Royaume dans l’UE, à près de 60%. Le Sinn Fein, parti républicain et indépendantiste présent de part et d’autre de la frontière, s’est, dès l’annonce des résultats, déclaré pour une réunification de l’île afin de permettre aux Nord-Irlandais de rester au sein de l’UE.

Un éventuel démantèlement du Royaume ne serait pas sans conséquence pour ce dernier. Si l’Angleterre et le Pays-de-Galles représentent l’immense part de la population britannique, une telle situation chamboulerait totalement l’organisation même du Royaume. Plus encore, elle viendrait réduire fortement l’avenir du Royaume en tant que puissance influente mondiale. En rêvant de grandeur retrouvée les promoteurs du Leave ont sans doute au contraire poussé ce dernier un peu plus hors des principaux cercles de décision.

Pour l’Europe, ce Brexit marque un avertissement sans frais. Au même titre que la victoire de Syriza en Grèce, du rejet de Matteo Renzi aux dernières municipales en Italie ou de la montée en puissance attendue de Podemos en Espagne, il s’agit d’un rejet de plus en plus marqué d’une certaine Europe et d’un certain type de politique économique, imposée aux peuples sans leur consentement. L’intérêt du Brexit, qui permet de relativiser ce point de vue, est qu’il concerne un pays qui, de tout temps, ne s’est jamais senti européen.

Après le veto répété du général de Gaulle, le Royaume-Uni avait enfin pu intégrer l’Europe en 1973 mais ne s’était jamais caché de ne voir cette dernière que comme un immense marché unique. Aucune volonté de construction politique, loin des idéaux et de la volonté des fondateurs de l’Europe. Dès ce moment, le Royaume-Uni, marqué par un euroscepticisme important de sa classe politique comme d’une bonne part de sa population, a toujours cherché à préserver son originalité, ses avantages et à freiner toute velléité d’avancer plus en avant dans l’intégration.

Cette vision, elle a été peu à peu embrassée par l’ensemble des gouvernements qui ont, on ne le répète jamais assez, le pouvoir législatif via le Conseil européen, ainsi que dans son bras exécutif, la Commission européenne. Cette vision amène aujourd’hui l’Europe à se considérer avant tout comme une vaste zone de libre échange où le dumping social et fiscal est devenue la norme. Une situation qui a nourri un euroscepticisme de plus en plus large, jusqu’au sein des nouveaux entrants, signe d’une intégration ratée car trop massive et rapide.

De l’Europe de ses fondateurs, imaginée notamment par Jean Monnet comme de futurs «Etats-Unis d’Europe» où la prépondérance serait donnée aux peuples, il ne reste pour l’heure pas grande chose. Si les avancées en terme d’enseignement supérieur, d’échanges culturels, de libre circulation et autres sont évidentes, aucun progrès n’a été fait pour améliorer le fonctionnement démocratique de l’Europe, pour envisager une défense commune ou améliorer la situation sociale des Européens, bien au contraire.

L’Europe se retrouve donc en crise, crise d’elle-même et de sa classe politique, incapable d’impulser une vraie vision européenne, incapable également d’accepter la faible influence de leurs Etats respectifs au niveau mondial, désormais, lorsqu’ils sont seuls. Rien n’est cependant irrémédiable et il est parfaitement envisageable que cette crise soit salutaire pour l’Europe. Dans de nouvelles dimensions, peut-être, réinventée sûrement. Mais qui reste plus que jamais nécessaire, au-delà de la garantie de paix qu’elle a apporté à un continent qui n’avait connu avant que la guerre perpétuelle.

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