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International

Brexit: Royaume-Uni et Europe, une relation mouvementée

Le 24 juin 2016 par Erwann Lucas-Salouhi

Avec le résultat du référendum de jeudi, le Royaume-Uni met fin à une relation de 40 ans avec l’Union européenne. Une relation mouvementée dans laquelle le pays à plus souvent cherché à faire entendre sa singularité qu’une volonté d’accélérer le projet européen. Un projet européen dont il est, paradoxalement, à l’origine au final.

En décidant de quitter l’Union européenne, les Britanniques auraient ouvert une porte dans laquelle pourraient s’engouffrer d’autres nations européennes, gagnées également par l’euroscepticisme. C’est l’une des craintes de nombreux observateurs et que l’on peut entendre jusque dans les couloirs de la Commission européenne, visiblement groggy après un vote qu’elle n’avait au final, comme beaucoup de monde et jusqu’au Premier ministre britannique David Cameron, pas envisagé.

Cette vision des choses doit pourtant être pondérée car il est tout sauf anodin qu’un tel référendum, et un tel résultat, se soit produit dans un pays comme le Royaume-Uni. Car avant même son appartenance à l’Europe, les relations entre le Royaume et ses voisins unis ont été particulières, résumées par un pas de deux qui semblait marquer une certaine hésitation face à une intégration européenne dans laquelle le pays n’a jamais cru et qu’elle a tenté de freiner à de multiples reprises.

Pourtant, il reste paradoxal de voir aujourd’hui le Royaume-Uni quitter un ensemble dont il a posé les bases, avant guerre. Car, et on a tendance à l’oublier, c’est bien dans ce pays qu’est né l’idée d’une alliance perpétuelle supranationale au niveau européen. Nous sommes en fin 1939 et début 1940 et l’idée, avancée par Jean Monnet, l’un des pères de l’Europe, est reprise avec enthousiasme par le Royaume-Uni: il s’agit de fédérer France et Grande-Bretagne, en créant non seulement un commandement militaire unifié mais également en fusionnant les Parlements des deux pays et en créant un gouvernement commun.

Si l’idée répond alors aux impératifs liés au démarrage de ce qui deviendra la Seconde Guerre Mondiale et du retard relatif pris alors dans la préparation par les deux alliés face à l’Allemagne, l’idée n’en reste pas moins plus que novatrice et même avant-gardiste, puisque 70 ans plus tard elle n’est toujours pas devenue réalité dans une Europe en paix. A l’époque, c’est l’effondrement de la France et sa capitulation, voulue par le Maréchal Pétain, qui mettra fin de manière prématurée au projet d’intégration des deux empires coloniaux.

A la fin de la Seconde Guerre Mondiale, le point de vue britannique a radicalement changé. Le conflit l’a vu passer de première puissance mondiale à puissance de second plan, derrière leurs anciennes colonies américaines et une URSS qui a payé le prix du sang pour vaincre l’Allemagne nazie (un tiers des victimes du conflit sont Soviétiques). Face à ce nouveau géant de l’est jugé tout aussi dangereux que l’adversaire germanique désormais à genoux, échaudée par l’effondrement français, le Royaume-Uni fait dès lors le choix de la raison: sa sécurité passe par une relation privilégiée avec les Etats-Unis, seul allié à même de le protéger du risque soviétique.

Cette approche, elle sous-tendra désormais l’ensemble de la politique internationale britannique. Liée à une méfiance à l’égard du continent européen, née de l’écroulement français en 1940, renforcée par la puissance des partis communistes jusqu’au début des années 80, tant en France qu’en Italie.

Aux prises par ailleurs avec la décolonisation, tout comme le reste des pays européens mais à un niveau plus important, à l’image de la France, le Royaume-Uni n’a pas fait de l’Europe une priorité pendant les années 50 et 60, à l’exception de la question allemande et de la gestion des zones d’occupation. Dès lors, elle regarde de loin les six pays fondateurs (Bénélux, France, Allemagne et Italie) signer le traité de Rome en 1957 pour donner naissance à la Communauté économique du charbon et de l’acier (Ceca), l’ancêtre de l’Union européenne.

Afin d’éviter de se retrouver isolé au niveau européen, le Royaume-Uni tente dans un premier temps de lancer son propre marché commun, l’Association européenne de libre échange (AELE), qui regroupe également, en 1959, la Scandinavie, à l’exception de la Finlande, la Suisse l’Autriche et le Portugal. L’idée est déjà claire, cette alliance ne peut se faire que sur le volet économique. Deux ans plus tard, face à l’échec consacré de l’AELE, le Royaume-Uni envisage son adhésion à la CEE, sur les conseils également des Etats-Unis.

 

 

Imposer ses règles du jeu au reste du continent

 

C’est précisément cette proximité et cette « relation privilégiée » qui va marquer le principal frein à l’adhésion de l’île. Pour le général de Gaulle, la proximité du Royaume-Uni avec les Etats-Unis est un élément qui suscite la méfiance, il ne veut pas voir ces derniers influer sur la politique européenne à une époque où le projet reste encore de construire une Europe indépendante à tous les niveaux, politique, économique et militaire. Par deux fois, en 1963 puis 1967, le général de Gaulle opposera son veto à une adhésion du Royaume-Uni à la CEE.

Si, en 1973, le Royaume-Uni peut enfin rejoindre l’Europe, il est intéressant de constater que les rapports de forces sont à l’époque inverses de ce qu’ils sont aujourd’hui au sein de la classe politique britannique. Les Conservateurs poussent alors dans le sens de l’intégration, y voyant les intérêts économiques que le pays peut en tirer, alors que les Travaillistes s’y opposent. Ces derniers remportent les élections générales de 1974 et le nouveau Premier ministre, Harold Wilson demande aussitôt la renégociation des accords européens avec à la clé un premier référendum sur l’Europe remporté en 1975 par les pro-intégration.

La renégociation devient dès lors une thématique sans cesse renouvelée de la part de la classe politique britannique. Quatre ans plus tard, c’est en effet la nouvelle Première ministre britanniques, et Conservatrice, Margaret Thatcher, qui souhaitera une nouvelle renégociation de la contribution britannique aux dépenses européennes. Avec sa formule célèbre, « I want my money back » (Je peux récupérer mon argent), elle obtient un mécanisme de compensation partiel de la contribution du pays.

A l’époque, l’argument anti-européen est centrée sur la Politique agricole commune (PAC), qui représente le principal poste de dépense européen et qui profite alors en premier lieu aux agriculteurs français. La gestion des dépenses de la PAC, favorable à l’agriculture hexagonale jusqu’à l’intégration des pays de l’Est, est restée, avant même l’intégration du Royaume-Uni à la CEE, l’un des points de friction entre les deux pays.

C’est également sous l’impulsion de Mme Thatcher que l’Europe prend la direction qu’est la sienne actuellement, un marché unique dérégulé, via la signature de l’Acte unique européen. En un peu plus de 15 ans au sein de la CEE, le Royaume-Uni a réussi à obtenir ce qu’elle souhaitait en faire, un marché unique sans institutions politiques fortes et avec des instruments nécessaires permettant de bloquer toute intégration plus poussée des Etats membres.

Son successeur, le Conservateur John Major, refusera pour sa part de prendre le train de la monnaie unique, le Royaume-Uni estimant, là encore, que son intérêt était dans la conservation d’une Livre qui lui donnait un poids certain dans le monde de la finance. C’est d’ailleurs durant sa mandature que les Conservateurs affichent de plus en plus clairement leur euroscepticisme alors que les Travaillistes, sur le point de reprendre le pouvoir, voient un intérêt à une Europe qui leur permet alors de travailler avec les Socialistes français, espagnols et italiens, avant la reprise du pouvoir du SPD en Allemagne.

En définitive, le Royaume-Uni est confronté à certaines difficultés que l’on peut rencontrer également côté français. Jadis puissance majeure, avec son meilleur ennemi d’outre-Manche, le Royaume n’a jamais accepté sa perte d’influence au niveau mondial, qu’elle a su conserver ces 70 dernières années grâce à sa relation privilégiée avec son désormais grand frère américain. Mais comme la France également, elle n’a jamais compris l’intérêt qu’elle pouvait trouver à renforcer une Europe qui aurait redonné du poids, en commun, à des nations qui n’en ont plus guère individuellement, malgré leur pouvoir économique encore évident.

En choisissant jeudi de reprendre sa route seul, le Royaume-Uni pourrait se prendre cette réalité en pleine figure, et rapidement déchanter. Place financière centrale dans le système mondial du fait de son appartenance à l’Union européenne, il pourrait voir ce pilier de son économie être mis à mal par le Brexit. Avec une possible sécession de l’Ecosse et une désormais envisageable réunification irlandaise, Le Royaume-Uni reviendrait à une taille qui était la sienne avant le règne d’Elizabeth, la première, au XVIe siècle. Une époque où l’Angleterre commençait tout juste à émerger en tant que puissance mondiale.

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