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International

En Afghanistan, les unités d’élite de la police décapitées

Le 4 juin 2014 par Erwann Lucas-Salouhi
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En pleine campagne électorale, un attentat perpétré le 21 mars dernier contre un hôtel de luxe, fréquenté par les expatriés, avait provoqué la mort de huit personnes, dont un journaliste afghan de l’Agence France Presse ainsi que plusieurs membres de sa famille. Parmi les dommages collatéraux de cette attaque, plusieurs responsables de unités spéciales de la police afghane, démis de leurs fonctions. Une décision qui a eu pour effet de déstabiliser la seule unité réellement efficace dans la lutte contre les Talibans

Peu de forces de police ne seraient pas déstabilisées par la mise à pied de ses trois principaux responsables. Plus encore lorsqu’il s’agit d’un pays comme l’Afghanistan. C’est pourtant ce qu’il s’est passé concernant les trois officiers supérieurs commandant les forces spéciales de la police, en charge de la sécurité de Kaboul durant les élections présidentielles, dont le second tour doit se tenir le 14 juin prochain.

Les trois hommes risquent même la cour martiale, accusés de détention illégale et de ne pas avoir respecté le caractère sacré d’une mosquée. Mais le réel chef d’accusation est tout autre, puisqu’il sont également accusés d’avoir collaboré avec les commandos américains et britanniques encore sur place. Pour le gouvernement, il s’agirait de la preuve qu’ils faisaient passer les intérêts étrangers avant ceux de leurs pays.

L’accusation a de quoi surprendre, si l’on considère que les Etats-Unis sont les alliés du pouvoir afghan. Dans les faits, la situation s’est largement détériorée, le président sortant, Hamid Karzaï, refusant, entre autres, de signer l’accord qui autoriserait les troupes américaines à stationner au-delà de la fin de l’année 2014. C’est dans ce bras de fer que l’interpellation des trois responsables des forces spéciales s’est faite.

Depuis leur renvoi, à la fin du mois d’avril, l’ensemble des opérations menées par les commandos de police ont été suspendues, soulevant des inquiétudes concernant la sécurité à Kaboul alors que le pays entrait dans la traditionnelle phase de l’offensive de printemps menée par les Talibans. Une offensive que l’élection présidentielle rendait d’autant plus certaine. Depuis, plusieurs attentats suicides ont été perpétrés, le dernier coûtant la vie à trois ingénieurs turcs, lundi 2 juin, près de Jalalabad, dans l’est du pays.

Les trois officiers sont issus d’un des corps les plus respectés des forces de sécurité afghanes, l’un des rares à ne pas se débattre avec de réels problèmes de corruption ou de consommation de drogues, malgré des années d’entraînement par les forces occidentales et des milliards de dollars dépensés par les Etats-Unis. Les accusations auxquels ils font fassent sont passablement mineures, puisqu’on leur reproche d’avoir gardé un prisonnier sans mandat d’arrêt ou d’être entrés avec des chiens dans une mosquée, accusations qu’ils réfutent totalement.

C’est le président de la République, M. Karzaï, notoirement opposé aux opérations nocturnes et aux détentions illégales, qui a personnellement demandé l’ouverture de l’enquête, ainsi que le procès, ne tenant compte de l’avis ni de ses ministres ni des généraux des forces de l’ordre. L’enquête a été menée par un procureur travaillant avec les forces spéciales et un officiel des services secrets en charge du contrôle du comportement de la police. Tous deux ont été depuis promus, l’un comme procureur en chef d’une province, l’autre au rang de général.

L’identité des trois hommes n’a pas été révélée, dans la mesure où ils sont membres de commandos. Les seules informations filtrant sont leurs rôles: deux commandent des groupes d’intervention d’élite alors que le troisième est responsable de leur logistique. L’un d’entre eux a dirigé la célèbre unité 333, connue en Afghanistan pour assurer les pires missions contre la sécurité nationale, autant à Kaboul que dans le reste du pays.

 

 

Jeu de pouvoir au sommet de l’Etat

Les trois sont jeunes, autour de la trentaine, issus de la classe moyenne et non des élites claniques qui dominent habituellement de nombreux secteurs de la politique afghane. Comme bon nombre d’officiers de la nouvelle génération, ils ont étudié dans des écoles militaires à l’étranger.

Il s’agit de la dernière crise majeure en date secouant les unités d’élites, dont la valeur est largement reconnue par ailleurs dans le pays avec un impressionnant bilan face aux Talibans. Malheureusement, si leur utilité dans le maintien d’un semblant d’ordre en Afghanistan n’est plus à prouver, ces unités sont régulièrement perturbées par les nombreuses crises politiques qui secouent le pays.

En 2013, c’est le général à la tête de l’ensemble des forces spéciales policières qui a disparu. Il a demandé depuis un asile au Danemark, fatigué par les querelles politiques internes. Le ministre de l’Intérieur a assuré à l’époque que le général était parti afin de régler des affaires personnelles. Pour finalement reconnaître, plusieurs mois plus tard, qu’il avait bien abandonné son poste.

A la suite d’un reportage diffusé sur la chaîne d’information continue Al Jazeera, montrant les forces spéciales en action, le président Karzaï s’était ému de voir la police afghane agir de la même manière que les forces étrangères, autant dans la manière dont les fouilles étaient menées que lors des arrestations. A sa demande, l’officier supérieur en charge des groupes d’élite avait été licencié, mais les forces spéciales n’avaient cependant pas été démantelées.

L’officier en question a finalement récupéré son poste en mars dernier, après de nombreuses inquiétudes sur l’incapacité des forces de sécurité à empêcher l’attaque contre un hôtel de luxe à Kaboul, mi mars. Mais voici de nouveau les commandos au cœur des intrigues politiques et des vifs débats au cœur du gouvernement. Alors que Hamid Karzaï souhaitait leur tête, le ministre de l’Intérieur a vivement défendu ses officiers, sans succès cependant.

Les choses se sont accélérées après une rencontre, mi-avril, entre le président Karzaï et les deux hommes en charge des enquêtes contre les officiers des forces spéciales. Peu d’éléments sur les raisons qui les ont poussé à court-circuiter leur hiérarchie et même les conseillers du président, toujours est-il qu’une rencontre entre le président afghan et les principaux responsables politiques du pays s’est tenue dans la foulée, avec comme résultat l’arrestation des trois hommes.

Il est fort probable que les charges tomberont d’elles-mêmes à l’issue des élections, mi-juin. Mais en attendant les forces spéciales de la police sont de nouveau déstabilisées. Dans un contexte sécuritaire de plus en plus compliqué, alors que le rôle des forces américaines ne cesse de s’amenuiser, il s’agirait logiquement de la dernière chose à faire. C’est pourtant le choix fait par Hamid Karzaï, qui souhaite plus que jamais garder la main jusqu’au tout dernier moment avant de quitter la présidence.

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