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En Inde, la triche à échelle industrielle destabilise le système éducatif

Le 9 mai 2014 par Erwann Lucas-Salouhi

Soumis à une pression de plus en plus forte, les étudiants indiens sont prêts à tout pour réussir, ce qui passe de plus en plus souvent par le développement d’une véritable industrie de la triche, utilisant le développement des nouvelles technologies. Une réalité dont les autorités peinent à prendre la juste mesure mais qui viennent fortement perturber la bonne tenue des examens.

Si, depuis le début des années 2000, l’économie indienne a décollé, en faisant l’un des principaux pays émergents, parmi les célèbres BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), elle le doit avant tout à un choix éducatif qui lui a permis de disposer d’une main d’oeuvre qualifiée bien plus abondante que son encombrant voisin chinois. Une réalité qui lui a ouvert l’opportunité de se développer dans les nouvelles technologies, mais à moindre coût, là où d’autres pays émergents se contentaient de jouer le rôle d’ateliers du monde.

Or, ce modèle de réussite est aujourd’hui remis en cause de l’intérieur. La raison est l’énorme pression que subissent les jeunes étudiants indiens pour réussir, qui les incite à trouver tous les moyens possibles et imaginables pour passer avec succès les principaux examens d’entrée aux grandes écoles et universités indiennes. A tel point qu’une véritable industrie de la triche s’est développée sur les campus indiens et dans les lycées du pays, bien souvent mise en place par des étudiants plus âgés ayant eux-même réussi ces examens.

Il est ainsi possible, en quelques minutes, d’obtenir pour moins de 30 euros un petit dispositif qui permet d’obtenir les bons résultats nécessaires à l’un des principaux examens du pays. Un prix dérisoire quand il s’agit d’accéder à l’une des plus prestigieuses universités du pays et de se garantir un avenir loin de la pauvreté qui reste encore endémique dans cet immense pays.

Il s’agit ici d’une petite oreillette, à peine plus grosse qu’une tête d’épingle, branchée au téléphone portable via un transmetteur. Le transmetteur, caché sous une chemise ample envoie des photos des questions à un ami qui est chez lui et qui peut ainsi renvoyer les réponses via l’oreillette. Pour les étudiants proposant ce type de service, la réussite est garantie et il est quasiment impossible de se faire prendre.

Les écoles indiennes sont reconnues pour leur capacité à produire d’excellents diplômés, en particulier en sciences et en mathématiques, dont beaucoup partent ensuite rejoindre des universités renommées dans le reste du monde, le plus souvent avec succès. Mais l’usage intensif de l’apprentissage par cœur et l’extrême importance des examens d’entrée ont conduit au développement d’une véritable tradition de la triche.

 

 

La triche, marronnier de la presse indienne

Dans le pays, de bons résultats aux examens nationaux, équivalents du baccalauréat, permettent non seulement d’être admissible aux meilleures écoles mais également d’y intégrer les disciplines les plus recherchées, telles que l’ingénierie ou la médecine. Par la suite, les équivalents licence se retrouvent de nouveau en compétition pour rejoindre les master d’élite. Et le plus souvent, la pression parentale est extrêmement forte.

Même pour ceux qui ne souhaitent pas intégrer les universités, les résultats obtenus à ces examens sont cruciaux afin de joindre les formations d’apprentissage qui permettront d’intégrer la classe moyenne.

Le ministère de l’Education est parfaitement conscient de l’importance prise par la triche et tente de lutter contre le phénomène mais, si certaines méthodes paraissent parfois, à l’image de celle avec les écouteurs, plutôt artisanales et donc facilement détectables, d’autres atteignent des degrés élevés de sophistication, parfois plus extrêmes également, comme le révèlent régulièrement la presse indienne, à chaque début de la saison des examens, au mois de février.

L’un des derniers exemples en date s’est produit dans un école à Allahabad, dans le nord du pays, les membres d’une équipe d’inspection ont été attaqués avec des bombes artisanales quelques jours après avoir attrapé deux étudiants en train de tricher. Dans un centre d’examens, dans le district de Bareilly, les inspecteurs avaient effectué une visite surprise et découvert des membres de l’équipe éducative de l’école en train d’écrire les réponses à l’examen d’hindi sur le tableau.

Dans l’Etat d’Uttar Pradesh, le plus grand du pays, un étudiant a accusé, dans une lettre, le principal de son école d’avoir autorisé les étudiants à tricher à la condition qu’ils lui versent chacun environ 70 euros pour fermer les yeux. La famille du jeune étudiant, particulièrement pauvre, n’avait pu réunir que la moitié de la somme. Désemparé, le jeune homme s’est aspergé d’essence avant de se mettre le feu, dans la cuisine de ses parents. Il est mort le jour suivant.

Et les exemples sont très nombreux chaque année, à revenir dans la presse locale. Le ministère de l’Education a tenté de mettre en place des mesures draconiennes pour lutter contre le phénomène. Dans certaines écoles, des caméras de sécurité, en circuit fermé, ont été installées dans les salles d’examen, afin de contrôler ce qui s’y passe. Dans d’autres, des policiers armés ont été placés aux entrées afin de fouiller les élèves. Ailleurs ce sont des systèmes de brouillage qui ont été déployés, afin d’empêcher toute transmission via smartphone ou tout autre dispositif.

 

 

Une lutte qui laisse sceptique nombre de professeurs

De l’avis de tous, les étudiants tricheurs ne sont qu’une infime minorité des millions d’élèves passant chaque année les examens. Mais selon certains, le problème s’est aggravé depuis la réforme de 2010, qui a garanti à tous les enfants une éducation jusqu’à l’âge de 14 ans. Selon des professeurs, c’est politique a eu pour conséquence de favoriser les élèves les moins doués sans les préparer pour les examens, en leur assurant le passage d’une année sur l’autre.

Si les méthodes utilisant les nouvelles technologies gagnent du terrain, se sont les techniques classiques qui restent les plus populaires : anti-sèches roulées dans les chaussettes, copier les réponses de son voisin et écrire sur les murs des réponses sont les tactiques les plus souvent employées. Certains employés des écoles n’hésitent également pas à vendre les sujets d’examens un peu avant la date, pour quelques roupies. Il arrive également que ce soit le cas de certains professeurs ou encadrants, dont l’évolution de carrière dépend également des performances de leurs élèves.

Selon les autorités, l’installation de caméras en circuit fermé dans les écoles de Mumbai (ouest du pays) a permis de réduire la triche de plus de 20%. Mais certains professeurs ont rapporté à la presse indienne que, dans au moins une école, les élèves ont mis les caméras hors service à coup de pierres.

Dans l’est de l’Etat du Bengale, des policiers étaient placés à l’entre des centres d’examen afin de contrôler les étudiants. Cela n’a cependant pas empêché de voir des personnes, situées à l’extérieur du centre, envoyer des anti-sèches enroulées autour de petites pierres par les fenêtres des salles d’examen. Mais ici, comme dans le reste du pays, les autorités sont persuadées qu’en poursuivant leurs efforts, elles seront à même de ramener le phénomène, dans les trois prochaines années, à des proportions proches de zéro.

Un optimisme que ne partagent cependant pas un certain nombre de professeurs. Ces derniers estiment que bon nombre de responsables d’établissements rechignent à signaler les actes de triche qui se produisent chez eux, de peur de voir leur réputation, et donc leur carrière, en pâtir. Par ailleurs, peu de choses sont faites pour inciter les professeurs à témoigner lors de cas de triche avérée, qui conduisent souvent à une enquête formelle particulièrement laborieuse. Car la bureaucratie indienne joue un rôle de repoussoir suffisamment important pour que les choses restent telles quelles encore un certain temps.

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