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« La Charrette d’infamie », histoire de la torture quotidienne en Syrie

Le 21 février 2017 par Françoise Thomas
Un checkpoint de l'armée régulière près de Damas (Elizabeth Arrott/Wikicommons)

Il vient de le répéter encore une fois ces derniers jours à des médias français: « nous ne recourons pas à la torture. Ça ne fait pas partie de notre politique ». Et certains, parmi les personnalités politique françaises, continuent à vouloir le croire. Ou du moins, font semblant.

« Il », c’est Bachar el Assad, le président syrien qui a pris en 2000 la succession de son père décédé, Hafez el Assad, arrivé au pouvoir en 1970 par un coup d’Etat. Au tout début de sa présidence, Bachar el Assad a pu laisser espérer un assouplissement du régime de fer maintenu par son père, a pu laisser croire à un début d’ouverture démocratique.

Mais, très vite, la porte s’est refermée et les vieilles méthodes ont repris le dessus comme mode de gouvernement: répression, arbitraire et terreur. Et ce, bien avant le début de la guerre civile actuelle derrière laquelle s’abrite le pouvoir pour tout justifier, même l’impensable, au nom de la « lutte contre le terrorisme » qu’il est le premier à avoir alimenté par ses choix politiques antérieurs.

Chaque jour, l’horreur vient s’ajouter à l’horreur. Comme ces récentes accusations d’Amnesty International, dont on connaît pourtant la prudence et la rigueur, selon lesquelles 13.000 personnes auraient été pendues entre 2011 et 2015 dans la prison de Saidnaya, près de Damas.

Dans la droite ligne du régime et des méthodes du père que raconte l’écrivain syrien Houssam Khadour dans un livre traduit en français, « La Charrette d’infamie ». Des nouvelles brèves -l’ouvrage fait moins de 200 pages- et percutantes, directement inspirées à l’auteur par ses années de prison pendant lesquelles il s’attendait chaque jour, lui aussi, à être exécuté.

« +La charrette d’infamie+, c’est une fiction bien que tout soit vrai dedans », explique à Ar C’hannad sa traductrice, Elisabeth Horem, qui vit en Bretagne quand elle n’est pas dans ce Moyen-Orient en effervescence. Dans ce recueil de nouvelles, tout y passe: la phobie de l’isolement, la frustration sexuelle, la déshumanisation, le torture, l’attente de l’exécution…

Dix-huit récits en tout dont « chacun apporte quelque chose au tout », estime la traductrice. Au départ, quand Houssam Khadour lui a remis sa liasse de feuillets dactylographiés, elle a d’abord lu et relu. Puis elle a pensé qu’il serait peut-être plus judicieux de modifier l’ordre de ces nouvelles car, « au début, il y a une avalanche de textes très durs, et ensuite, ça s’adoucit (…) Finalement, j’ai gardé son ordre car c’est celui qui me semblait le plus convaincant. Chaque récit a sa raison d’être et apporte quelque chose au tout ».

Dans ses textes, Houssam Khadour déploie tout l’arbitraire d’un régime dictatorial: comment on arrête les citoyens, comment on les accuse de choses qu’ils n’ont pas commises, comment on répand à leur sujet des rumeurs dont les accusés finissent par se convaincre eux-mêmes. Peut-être avec l’aide de la torture et de la folie qu’elle finit par susciter chez chaque victime

 

 

L’écriture, palliatif contre une perte de l’intimité

 

Peut-être par l’humiliation subie au quotidien et la négation de la qualité d’être humain. Comme ce détenu contraint chaque jour par ses geôliers d’aboyer comme un chien pendant qu’ils le battent avec un fouet et qui, après avoir longtemps résisté, hurle « je suis un chien, je suis un chien » et se met à aboyer dès les premiers coups d’un nouveau jour. « La torture tue la vérité, elle fait taire la conscience », commente l’un des compagnons d’infortune de l’auteur, quand un autre assure: « Dieu est le refuge du prisonnier ».

Parfois, pourtant, des moments d’apaisement, tels la rencontre en rêve avec la femme aimée ou l’oiseau qui vient chaque jour se poser sur une branche comme pour rendre visite au prisonnier à l’isolement.

« Littérairement, ce qui fait la beauté de ce texte, considère Elisabeth Horem, c’est qu’il parle de toutes les prisons du monde, ça dépasse largement le cas personnel de l’auteur et ça touche à l’universel ».

Né en 1952, à Lattaquié, le fief de la famille Assad, Houssam Khadour a été arrêté en 1986 pour « obstruction à la législation socialiste », en fait pour avoir acheté, en vue d’un voyage à l’étranger, quelques centaines de dollars sans passer par le canal officiel. Condamné à mort en 1987, peine confirmée en 1988, sa peine, effectuée à la prison centrale de Damas, a ensuite été commuée en 1995 à vingt ans de prison. Il a finalement été libéré au bout de quinze ans, en 2001.

« Le pire en prison était sans doute d’avoir perdu mon intimité (…) J’ai tâché de faire en sorte que l’écriture soit mon intimité virtuelle, comme si j’avais été envoyé dans un monde inexploré et que ma mission personnelle y fût de le décrire de l’intérieur et en détail », explique l’auteur dans la préface à ces récits, « écrits en prison, à une époque où je n’imaginais pas en sortir un jour ».

« Ce recueil traite de la prison de droit commun. Les héros de ces histoires sont donc issus de toutes les couches de la société, ce qui va à contre-courant de la tendance générale de la littérature de prison dans le monde arabe, laquelle traite de la prison politique », souligne Houssam Khadour, lui-même un intellectuel ayant étudié les sciences politiques à Moscou, à l’époque où le régime Assad était déjà l’allié de ce qui s’appelait alors l’Union soviétique.

« J’espère présenter au lecteur un ouvrage qui éveille en lui l’universel souci des valeurs humaines de l’Orient à l’Occident: la liberté, la justice, la dignité ». Des « valeurs humaines » qui semblent chaque jour plus difficiles à faire prévaloir. De l’Orient à l’Occident.

 

 

Houssam Khadour, « La Charrette d’infamie », traduit de l’arabe par Elisabeth Horem, chez Bernard Campiche Editeur (Suisse).

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