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Quand les Etats-Unis tentent de reprendre pied en Somalie

Le 17 octobre 2016 par Erwann Lucas-Salouhi
Capture d'écran du film "la Chute du Faucon Noir"

Au début des années 90, les Etats-Unis triomphants, grands vainqueurs de la Guerre Froide après la chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’URSS, relancés sur la route de la victoire après la première Guerre du Golfe, décide de lancer une vaste opération humanitaire, sous mandat de l’ONU, en Somalie, pays en pleine guerre civile et qui connaît une famine sans précédent. Une opération qui tournera au fiasco militaire et la mise sous cloche d’un pays qui ne s’est jamais remis depuis. 23 ans plus tard pourtant, les Etats-Unis sont de retour.

Pour ceux qui ne se souviennent pas des opérations militaires menées alors, il reste le célèbre film de Ridley Scott, « la Chute du Faucon Noir », racontant les deux jours de la bataille de Mogadiscio qui coûtera la vie à une vingtaine de militaires américains, ainsi que 105 blessés, et 312 morts du côté somalien.

A l’époque, le point de départ est une opération d’exfiltration tentée, début octobre 1993, en plein coeur de la capitale somalienne, avec pour objectif d’arrêter deux des proches adjoints de Mohamed Farrah Aidid, l’un des principaux chefs de guerre du pays, qui contrôle notamment la région de Mogadiscio. L’opération virera au fiasco pour les forces spéciales américaines, surprises par la rapidité de la réaction des milices locales. Six mois plus tard, les Etats-Unis se retireront du pays.

Le souvenir de la bataille de Mogadiscio et de la difficulté à tenir un pays en guerre civile quasi constante depuis lors a, depuis, entraîné un comportement particulièrement prudent de la part des pays occidentaux au niveau de la Corne de l’Afrique. Si plusieurs pays, dont la France et les Etats-Unis, utilisent Djibouti, non loin de là, comme base opérationnelle, rares sont les opérations menées en territoire somalien, désormais partitionné entre le Pountland, le Somaliland et la Somalie, elle-même toujours en guerre civile.

Lors de la recrudescence des actes de piratage au tournant des années 2010, la majorité des grandes puissances a fait le choix du positionnement stratégique d’une flotte au large de la Somalie plutôt que de chercher à intervenir, une nouvelle fois, directement dans le pays. Et si des opérations spéciales sont régulièrement menées par les services secrets sur le territoire, la mort en 2013 d’un Français membre du service action de la DGSE l’a rappelé, il n’était pas prévu de venir en soutien du gouvernement reconnu dans sa lutte contre les Shebab, les milices islamistes locales.

Une situation qui semble cependant évoluer depuis environ un an puisque sur les 12 derniers mois, les Etats-Unis ont multiplié les opérations sur le territoire somalien. Forces spéciales, frappes aériennes, recours à des mercenaires ou soutien actif au Kenya, à l’Ethiopie, à l’Ouganda ou à Djibouti, impliqués militairement en Somalie sont depuis 2015 au sein du l’AMISOM, la mission de l’Union africaine dans le pays. Autant d’instruments employés par l’administration Obama pour mener une véritable guerre clandestine dans la Corne de l’Afrique.

Selon le quotidien New York Times, ce sont désormais des centaines de soldats américains qui se relaient dans le pays depuis plusieurs mois. La plus forte présence américaine dans la région depuis la bataille de Mogadiscio. Selon des officiels américains, la campagne militaire actuelle est menée de manière à ne pas répéter les erreurs d’alors. Mais elle implique également des risques accrus pour les troupes engagés, sans parler bien entendu des victimes civiles de chaque bombardement. Et le risque stratégique de s’embourber dans un pays particulièrement complexe.

L’approche choisie ne déroge cependant pas à la stratégie appliquée depuis l’arrivée du président Obama au pouvoir, qui repose sur la mise en place d’une guerre asymétrique, ne passant plus par l’envoi massif de troupes sur le terrain d’opérations mais d’unités réduites et agiles, soutenues par l’aviation. Elle implique également l’usage massif de drones pour réaliser les désormais célèbres « assassinats ciblés » qui posent nombre de questions en terme de droit international. Depuis le début de l’année, les Etats-Unis ont mené des frappes aériennes dans sept pays et impliqué les forces spéciales dans bien plus encore.

Selon le Pentagone, qui parle de « frappes aériennes défensives » puisque menées pour protéger les troupes africaines ou américaines présentes au sol face aux Shebab, les opérations sont menées sont l’autorité directe du président, à l’image des assassinats ciblés réalisés grâce aux drones notamment. Mais comme le soulignent plusieurs experts américains, c’est parce que des forces spéciales sont déployées qu’elles se retrouvent sous la menace des Shebab, et donc qu’elles ont besoin de « frappes aériennes défensives ».

L’implication américaine en Somalie s’est renforcée à mesure que les Shebab ont mené des opérations plus audacieuses et intelligentes face aux troupes africaines et du gouvernement officiel somalien. Le groupe s’est ainsi attaqué à plusieurs postes de commandement de la police, mené des attentats dans des restaurants du bord de mer, tué plusieurs généraux somaliens ou même réussi à pénétrer dans des bases forcement défendues et utilisées par les troupes africaines. En janvier dernier, ils avaient ainsi réussi à tuer une centaine de soldats kényans, s’emparant au passage de leurs armes et de leur équipement.

 

 

Ne pas reproduire les erreurs de l’Irak ou de l’Afghanistan

 

Si l’attaque menée contre le centre commercial Westgate, à Nairobi, la capitale kényane en 2013 avait frappé les esprit, les Shebab n’ont pas cessé depuis, passant à des formes d’attaques de plus en plus sophistiquées. Parmi ces dernières, une tentative d’attentat contre un avion de ligne somalien, en février dernier, grâce à une bombe cachée dans un ordinateur portable.

Désormais, ce sont 200 à 300 soldats Américains, membres notamment des Navy Seals, les commandos de marine, à être impliqués dans une demi-douzaine d’opérations chaque mois aux côtés des troupes africaines et somaliennes. A l’issue des opérations, les Américains prennent également en charge l’interrogatoire des prisonniers, notamment dans un centre d’internement basé dans l’Etat auto-proclamé du Puntland, dans le nord du pays. Les prisonniers sont ensuite remis aux autorités somaliennes.

Si le Pentagone communique peu sur ces opérations, les rares informations rendues publiques démontrent leur forte augmentation durant l’année 2016, avec déjà 13 frappes aériennes reconnues par les autorités américaines, contre 5 seulement sur l’ensemble de l’année 2015. Selon un cercle de réflexion, New America, ces frappes auraient tué 200 membres présumés des Shebab et 25 civils.

Mais la situation reste toujours difficile sur le terrain. Récemment, une frappe américaine a tué plusieurs soldats somaliens, normalement alliés aux Etats-Unis. Selon des officiels somaliens, les Américains ont été trompés par de mauvais renseignements fournis par des clans rivaux, preuve de la complexité du théâtre sur lequel les Etats-Unis tentent de nouveau de s’impliquer.

Si les éléments mettant en lumière ces opérations sont rares, on en trouve trace dans les rapports semestriels envoyés par l’administration Obama au Congrès sur l’implication américaine outre-mer. en juin 2015, l’administration expliquait ainsi que des troupes américaines « mènent des opérations contre la menace terroriste que représente al Qaida et les éléments associés des Shebab ». En juin de cette année, le président expliquait que désormais les Etats-Unis était engagés dans une mission plus importante.

Car en plus de la chasse aux membres d’Al Qaida ou des Shebab, le rapport souligne que les troupes américaines en Somalie « fournissent conseil et assistance aux forces régionales anti-terroristes, parmi lesquelles l’Armée nationale somalienne et les troupes de l’AMISOM ». Les frappes aériennes sont, pour leur part, menées de manière à « défendre les troupes africaines de la menace imminente des combattants Shebab ».

Parmi ces missions, des Marines et des mercenaires travaillent à la mise en place d’unités militaires somaliennes capables de combattre efficacement les Shebab. L’idée est ici non plus de financer la formation d’une armée à grande échelle, comme en Irak ou en Afghanistan, où les Etats-Unis ont dépensé des centaines de millions de dollars pour des troupes qui se sont effondrés à la première occasion.

Mais plus largement, les Etats-Unis envisagent désormais la formation de milliers de soldats somaliens, afin de permettre au gouvernement de tenir le pays une fois la mission de l’AMISOM menée à bien. Là encore, contrairement à l’approche irakienne ou afghane, la volonté serait de former des forces de sécurité suffisamment importantes pour assurer la sécurité sans qu’elles soient disproportionnées par rapport au budget de l’Etat somalien.

Mais beaucoup reste encore à faire. Car pour l’heure, de l’avis de spécialiste du pays, la Somalie dispose d’une armée largement sous-entraînée, très mal équipée et mal payée, à des années de ce qui serait nécessaire pour faire passer des milices régionales à une armée nationale unifiée. Autant dire que la Somalie fera partie, pour de nombreuses années, des dossiers internationaux du prochain président américain.

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