se souvenir de moi

Politique

Analyse – Emmanuel Macron peut-il perdre le second tour?

Le 25 avril 2017 par Erwann Lucas-Salouhi

Arrivé en tête du premier tour de l’élection présidentielle, l’ancien ministre de l’Economie semble suivre un plan qui, pour l’heure, suit parfaitement son cours. Opposé au second tour à une Marine Le Pen créditée d’un score plus faible qu’envisagé un temps, il paraît désormais disposer de toutes les cartes pour accéder à l’Elysée. Pourtant, rien n’est encore gagné, loin de là.

Il y avait une sorte de soulagement chez de nombreux commentateurs dimanche soir avec l’apparition des résultats du premier tour de l’élection présidentielle. En voyant l’ancien ministre de l’Economie Emmanuel Macron arriver en tête devant la candidate du Front Nationale Marine Le Pen, tous ont semblé rassurés: oui, la montée du nationalisme semble bien être en passe d’être stoppée en Europe, non l’Union européenne n’est pas morte.

Dans la foulée de l’annonce, ce soulagement s’est également matérialisé sur les marchés financiers. Dès dimanche soir l’euro grimpait en flèche face au dollar et la livre sterling et lundi les Bourses européennes étaient nettement plus optimistes, terminant en hausse. A la Bourse de Paris, le célèbre indice CAC40 était particulièrement porté par une envolée des valeurs bancaires, vues semble-t-il comme les principales bénéficiaires du premier tour à venir, tant une sortie de l’euro aurait affaibli les banques françaises.

Le candidat lui-même a paru soulagé. Et on peut le comprendre car malgré les nombreux ralliements en sa faveur, le resserrement des derniers jours de campagne dans ce match à quatre inédit faisait pointer le risque d’une élimination surprise au premier tour. Au final, point de surprise et tant pis si seul Jacques Chirac a fait moins bien que lui, par deux fois, à l’issue d’un premier tour, l’essentiel était assuré.

Tellement assuré qu’il a semblé à beaucoup que le discours prononcé par Emmanuel Macron dimanche soir était celui de quelqu’un estimant avoir déjà remporté l’élection, plutôt qu’un simple premier tour. Un discours qui n’a pas marqué, si ce n’est par une relative médiocrité et l’absence de volonté qui en transpirait. Simple détail diront certains, gare au sentiment de victoire prématuré alertent les autres.

Dans la foulée, le dîner en compagnie de quelques soutiens et amis, à la célèbre brasserie parisienne La Rotonde, a également été vu comme un premier faux pas. Celui d’un candidat trop sûr de lui qui répète l’erreur du Fouquet’s faite par Nicolas Sarkozy au soir de son élection, en 2007. Dans une campagne menée avant tout comme une campagne marketing et qui a énormément profité des circonstances extérieures, ce dîner, où étaient présents acteurs, politiques et conseillers, mais également membres de la sécurité et « petites mains » de la campagne, a été vue comme une erreur de communication.

Pour autant, la victoire d’Emmanuel Macron semble désormais assurée pour beaucoup. Dans les heures qui ont suivi, les appels à faire barrage au Front National se sont multipliés. La quasi totalité des candidats ont appelé à voter en faveur de l’ancien secrétaire adjoint de l’Elysée et ceux qui ont fait exception, principalement à gauche, ont été montrés du doigt et vilipendés. De même, sur les réseaux sociaux, ceux qui affirment refuser de choisir se retrouvent sous le feu des critiques, face au péril frontiste. Comme en 2002, le « front républicain » semble se reformer face au « front de la haine ».

Depuis, les sondages sont catégoriques: Emmanuel Macron l’emportera face à Marine Le Pen, avec environ 60% des suffrages. Personne ou presque, au passage, pour remarquer que l’on est très loin du score réalisé par Jacques Chirac en 2002 face à Jean-Marie Le Pen, plus de 82%, que le FN aujourd’hui est bien implanté et que Mme Le Pen semble bel et bien profiter d’un report de voix. Après tout, il y a ce plafond de verre, sur lequel se heurtera toujours le Front National pour l’empêcher d’emporter la mise.

Dans les faits cependant, la victoire de M. Macron dans une dizaine de jours n’est pas encore écrite. Car les ressorts de cette élection sans aucune commune mesure ne sont pas réellement connus. Certes, les instituts de sondage ont démontré qu’ils étaient toujours bien en prise avec le vote réel et que, désormais, le célèbre « vote caché » en faveur du Front National n’existe plus. Les scores potentiels avancés sont donc possibles, si ce n’est probables.

Pourtant, ce vote caché pourrait bel et bien réapparaître à l’occasion de ce second tour. Car si, désormais, les électeurs choisissant le FN au premier tour n’ont plus la moindre difficulté à assumer leur choix quand il s’agit de dire qu’ils votent Marine Le Pen, cela reste largement différent pour des électeurs de la droite traditionnelle ou même de la gauche « insoumise », pas nécessairement à l’aise à l’idée de revendiquer le fait de glisser un bulletin frontiste dans l’urne au second.

 

 

L’abstention pourrait bouleverser la donne

 

Les enquêtes d’opinion parlent ainsi d’un report des électeurs de François Fillon qui pourraient se faire jusqu’à 30% en faveur de Marine Le Pen, et 10% en ce qui concerne ceux de Jean-Luc Mélenchon, des reports qui ne seraient pas suffisants pour permettre une victoire de Mme Le Pen, quand bien même elle ferait carton plein auprès d’électorats sans doute plus sensibles à ses idées, tels que ceux de Nicolas Dupont-Aignan ou de François Asselineau, qui représentent tout de même près de 6% des suffrages exprimés à eux deux, soit quasiment autant que Benoît Hamon.

Si les reports de voix étaient mécaniques, Marine Le Pen, en n’attirant que la moitié des électeurs de MM Dupont-Aignan et Asselineau, n’atteindrait en effet pas plus de 35% des suffrages exprimés au second tour, en partant bien entendu du principe que la participation au second tour soit identique à celle du premier. Si elle devait être plus forte, le score de Mme Le Pen devrait vraisemblablement baisser car il y a de bonnes chances pour que son électorat se soit déjà pleinement mobilisé, face à l’espoir de victoire qui les habite depuis de longs mois.

Mais l’inverse est également réel: en cas d’abstention massive, ou de vote blanc important, c’est bien la candidate frontiste qui pourrait en profiter, car mécaniquement sa part augmentera. En ne reprenant que les éléments envisagés ici, avec une abstention qui monterait à 40% et qui toucherait très certainement principalement les électorats de MM Mélenchon et Fillon, dans une moindre mesure celui de M. Hamon, le score de Marine Le Pen dépasserait alors les 40%.

Les choses commencent alors à se compliquer si la proportion de reports de voix vers Marine Le Pen était plus important. Car à 40% d’abstention, il ne lui manque que 2,7 millions de voix pour atteindre la majorité. Si elle réussi à convaincre 80% des électeurs de MM Dupont-Aignan et Asselineau à voter pour elle, ce n’est plus que 1,1 millions d’électeurs à appâter. Cela correspond à moins de 10% supplémentaires des électeurs MM Fillon et Mélenchon. D’impossible, la victoire de Marine Le Pen devient dès lors envisageable.

Car, à l’inverse de sa challenger, M. Macron fait lui face à une situation plus complexe qu’il n’y paraît. Bien qu’il arrive en tête, une part non négligeable de son électorat n’est pas liée à un vote d’adhésion à une programme ou même une personne. Diverses études semblent le montrer, le vote utile à d’ores et déjà joué à plein, avec la volonté de s’éviter un duel entre François Fillon et Marine Le Pen. Sur la base des très nombreux sondages publiés tout au long de la campagne, une partie des électeurs de gauche se sont reportés vers le choix qui paraissait le plus à même d’éviter cette situation, jugée pire encore.

Mais il fait également face à un profond rejet de tous bords. A gauche, le hashtag #SansMoiLe7Mai, apparu sur Twitter, résume bien l’idée: nombreux sont les électeurs de Jean-Luc Mélenchon qui refuseront de choisir entre les deux finalistes qui représentent, à leur yeux, deux modèles de société qu’ils rejettent. L’appel à un large boycott de cet électorat s’est propagé. Pour une part des électeurs de Benoît Hamon, c’est le soutien de ceux qui sont vus comme des « traîtres au socialisme » qui passe mal. deux obstacles majeurs dont Emmanuel Macron va devoir se défaire très vite s’il veut assurer sa victoire.

A droite, l’électorat de François Fillon est lui composé des plus convaincus, dont une partie dispose même d’une proximité de vue sur un certain nombre de sujets avec le Front National. Plus que jamais, la porosité entre ces deux électorats est une réalité et le « siphonnage », théorisé en 2007 par Nicolas Sarkozy, pourrait cette fois profiter à Mme Le Pen. En cherchant à récupérer les électeurs FN, l’ex-président de la République pourrait au final jeter une partie de l’électorat de la droite traditionnelle dans ses bras.

Cet électorat a par ailleurs le sentiment de s’être fait voler une élection qu’il ne pouvait et devait pas perdre. Les affaires d’une part et les soutiens multiples issus du PS d’autre part ont fait monter en son sein un sentiment complotiste qui risque d’empêcher bon nombre d’entre eux de choisir Emmanuel Macron, ou « Emmanuel Hollande », tels qu’ils l’ont renommé. Lundi, Nadine Morano n’a d’ailleurs pas exprimé autre chose, expliquant ne pas « comprendre cette incohérence qui consiste à appeler à voter +Emmanuel Hollande+ ».

Dans un tel contexte, bien plus complexe qu’il n’y paraît au premier abord, l’impression de triomphalisme qu’a donné M. Macron lors de sa soirée du 23 avril, tant par son discours que ce dîner de quasi victoire, envoie un signal qui pourrait renforcer l’opposition face à lui. En donnant l’impression qu’il pense avoir déjà gagné, il prend le risque de créer encore plus de ressentiment à son égard auprès des électorats qu’il doit au contraire conquérir. Et au final tout perdre.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

5 × cinq =