se souvenir de moi

Politique

Analyse – Le revenu universel, adaptation aux nouvelles réalités économiques

Le 25 janvier 2017 par Etienne Morel

Porté par Benoît Hamon durant la primaire de la gauche, le revenu universel, ou ses variantes, est une idée qui fait son chemin dans un certain nombre de pays d’Europe, certains passant même à des phases expérimentales. Si l’idée, également défendue, sur d’autres bases, par une partie de la droite, interpelle, elle souligne les réalités des évolutions économiques à venir.

Il s’agit de l’une des idées défendues par Benoît Hamon qui suscite le plus de débats, et très certainement l’un des axes d’attaque qu’envisagera Manuel Valls mercredi soir, à l’occasion du débat d’entre-deux tours de la primaire à gauche. Le revenu universel est pourtant une idée qui fait son petit bonhomme de chemin au niveau mondial depuis une bonne dizaine d’années, d’ailleurs d’ores et déjà teste en Finlande auprès de 2.000 demandeurs d’emplois.

Le principe est au final assez simple: permettre à chaque personne adulte de disposer d’un revenu minimal garanti lui permettant de ne pas basculer dans la pauvreté. Ce revenu serait versé de manière totalement inconditionnelle, et sans la moindre démarche, à toute personne de 18 ans et plus et permettrait ainsi à chacun de disposer d’un revenu minimal, quelle que soit sa situation. Que vous soyez pauvre ou fortuné, vous auriez donc droit à la même somme.

Une telle approche aurait également pour but de gagner en simplicité. Plus besoin de faire de démarches pour recevoir des allocations familiales, une aide au logement ou un RSA, puisque le versement est automatique. Plus besoin d’attendre également un âge minimal (25 ans pour le RSA) puisque dès la majorité, le revenu universel tombe. Pour de nombreux jeunes cherchant à poursuivre des études, le changement serait majeur.

Pour y parvenir, une idée simple: fusionner l’ensemble des prestations sociales existant aujourd’hui. Et de mettre en place le processus de manière progressive, en s’adressant dans un premier temps aux 18-25 ans puis progressivement à ceux qui gagneraient, par exemple, moins que le salaire médian. Mais à terme tout le monde sera concerné. Selon le montant versé, le coût peut être important: pour 750 euros mensuel, il représenterait une dépense annuelle de 500 milliards d’euros pour l’Etat.

Un coût important mais à comparer aux 672 milliards d’euros de prestations sociales versées en 2013, dont 307,5 milliards d’euros pour les dépenses vieillesse-survie. Les dépenses liées à la politique familiale représentaient de leur côté 94 milliards (dans l’enveloppe des 672 milliards). Or les prestations familiales, de même que l’aide au logement et diverses autres, seraient fusionnées pour financer le revenu universel, ce qui permettrait de couvrir près de 200 milliards d’euros. En parallèle, M. Hamon souhaite la mise en place d’une taxation de l’usage des robots dans l’industrie. En d’autres termes, faire payer aux entreprises qui remplacent l’humain par le robot l’équivalent de cotisations sociales.

Une version du revenu universel est également envisagée par une partie de la droite, qui y voit un autre avantage: celui de faire porter par la collectivité le coût de l’emploi. Ainsi, dans l’approche libérale du revenu universel, pour un salarié gagnant aujourd’hui 1.500 euros net, son revenu global resterait identique, l’entreprise ne lui versant plus que la différence entre ce qu’il toucherait en revenu de base et le niveau total. En d’autres termes, pour un revenu universel fixé à 750 euros mensuels, l’entreprise complèterait de 750 euros pour arriver aux 1.500 euros.

Reste que le revenu universel est clairement un changement de paradigme. D’une part parce qu’il va a rebours du discours sur l’assistanat, en actant le fait que le rôle de l’Etat est bien de lutter par tous les moyens possibles contre la grande pauvreté, recentrant au passage ce dernier sur ses fonctions de protection des plus faibles, d’autre part car il pose la question du basculement de la société dans l’ère post-travail, un élément de réflexion essentiel mais encore largement sous-estimé tant par la classe politique que les économistes.

Car, de gauche comme de droite, nombreux sont ceux qui, pour l’heure, réfutent l’idée de cette bascule. Ce discours s’entend autant du côté des Economistes Atterrés, ce groupement d’économistes marqués à gauche, que chez certains des plus éminents penseurs libéraux. De même Arnaud Montebourg comme Alain Juppé n’ont jamais souscrit à cette réalité. Pour tous, le revenu ne peut toujours être lié qu’au travail et c’est le travail qu’il faut avant toute chose développer pour permettre à chacun de vivre dignement.

 

 

La numérisation remet en question la place du travail dans la société

 

Le discours s’entend naturellement mais pose la question de la naïveté de ceux qui le tiennent, tout en respectant les parcours et formations de chacun. Car les études se multiplient pour mettre en avant l’impact social de la transformation numérique de l’économie. Selon les sources, ce sont entre 30% et 60% des métiers existant aujourd’hui qui disparaîtront d’ici 2030. Et les nouveaux métiers qui pourraient apparaître ne viendront en rien compenser la perte à ce niveau.

D’ores et déjà, des entreprises font le pari de la robotisation et de la numérisation. la SNCF s’est ainsi lancée dans l’accueil robotisé. Au-delà des guichets automatiques qui ont désormais pris largement le pas sur les guichets humains, c’est tout une série de robots que l’entreprise de transports teste. En Loire-Atlantique par exemple, a Nort-sur-Erdre, elle a ainsi testé le robot Pepper afin de fournir des renseignements aux voyageurs. En fin d’année, l’entreprise publique a annoncé coup sur coup l’arrivée de robot-poubelles puis de robots Buddy à bord des iDTGV. Une tendance qui devrait se poursuivre.

L’exemple peut paraître particulier, il n’en est rien. Les emplois industriels voient ainsi leur part se réduire à la portion congrue malgré une tendance à le relocalisation. Les Skis Rossignol ont ainsi rapatrié une partie de sa production en Haute-Savoie grâce à la robotisation, avec une usine qui travaille avec moins de salariés qu’en 2010. Idem pour Adidas en Allemagne, pour la fabrication des chaussures.

Une étude réalisée en fin d’année 2016 par l’Université d’Indiana sur le secteur automobile américain mettait d’ailleurs parfaitement cette tendance en avant. Prenant l’exemple du groupe General Motors, elle signalait que jamais ce dernier n’avait construit autant de voitures sur le sol américain, avec pourtant moitié moins de salariés que dans les années 70. Si les emplois sont détruits, c’est avant tout sous le coup de la robotisation, pas de la mondialisation.

Et il serait illusoire de penser que seuls les ouvriers qualifiés seront affectés par cette transformation. Le développement toujours plus rapidement de l’intelligence artificielle, des bots et de ce que l’on appelle le « machine learning », la capacité des ordinateurs à apprendre des comportements de leurs utilisateurs, viennent menacer des professions que l’on croyait sans doute protégées. Avocats, journalistes, médecins, traders, banquiers, etc. Autant de professions qui, demain, pourraient disparaître, supplantées par les machines.

Cette évolution est plus ou moins anticipée par la classe politique. Avant d’être candidat, l’ancien ministre de l’Economie, Emmanuel Macron, aimait répéter que l’économie de demain verrait la disparition des emplois moyennement qualifiés au profit d’une petite proportion d’emplois très qualifiés et d’une part plus importante d’emplois peu qualifiés. En d’autres termes, M. Macron théorisait la disparition de la classe moyenne, en la considérant comme un fait acquis mais sans chercher à y répondre.

Face à ces risques, face à la possibilité de produire de la richesse en se passant, pour la première fois de l’Humanité, de son élément de base, l’Humain, la numérisation de l’économie pose la question de la redistribution de cette richesse et de la manière dont il est possible à chacun de vivre convenablement. C’est pour répondre à ces questions que le débat sur le revenu universel a pris corps. Et couplé à la question de la taxation de la robotique, il forme un ensemble cohérent et une première base de réflexion intéressante.

Dans un tel contexte, réfléchir à la question d’assurer la subsistance d’une part de plus en plus importante de la population prend tout son sens. Si l’on estime les dégâts potentiels en terme d’emploi d’ici moins d’une quinzaine d’années, ne pas anticiper la possibilité de la fin du travail pour tous n’est tout simplement pas responsable, lorsque l’on se destine à la fonction suprême. Anticiper le pire et s’y préparer en envisageant des solutions adjacentes n’est pas nécessairement baisser les bras, c’est éviter de se faire surprendre au dernier moment. Après tout, comme le rappelle la célèbre phrase d’Emile de Girardin, « gouverner, c’est prévoir ».

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

un × 2 =