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Politique

Analyse – Succès de la manifestation de Quimper. Mais pour quoi ensuite?

Le 3 novembre 2013 par Erwann Lucas-Salouhi

Le collectif pour l’emploi a réussi son pari avec la manifestation de Quimper, profitant de la convergence de points de vue parfois diamétralement opposés grâce à un mot d’ordre simple. Mais au-delà de ce succès, quelle suite doit-on attendre d’une journée qui n’avait pas pour but de proposer mais bien de dénoncer?

Pour quoi a-t-on manifesté samedi à Quimper ? Si l’on en croit le mot d’ordre, pour défendre l’emploi. Contre les taxes qui n’en finissent plus de s’accumuler. Pour le droit à «vivre, travailler et décider en Bretagne». Tels étaient les mots d’ordre officiels. Mais pour beaucoup d’autres choses également si l’on en juge par l’aspect hétéroclite de l’attelage. Entre le Medef et la FNSEA d’un côté, certains syndicats de salariés de l’autre, entre l’extrême droite et l’extrême gauche, entre le NPA et le FN, les autonomistes, indépendantistes de l’UDB ou du Parti Breton, et les souverainistes de Debout la République. Entre ceux qui y voient un combat spécifique à la Bretagne et ceux qui voient le départ d’une révolte nationale. Et puis ceux qui sont juste contre. Sans même compter ceux qui sont là pour faire oublier qu’ils étaient au pouvoir pendant 10 ans, et qu’ils sont donc tout aussi comptables, si ce n’est plus, de la situation économique actuelle.

Il y a ce point de départ, ce ras-le-bol du «matraquage fiscal» qui n’est certes pas un ras-le-bol de l’impôt. A peu près tout le monde reconnaît l’intérêt de l’impôt mais ici s’exprimait en partie l’impression de ne plus pouvoir faire face à un trop plein d’impôts. Et il est vrai que depuis 2010, près de 57 milliards d’euros d’impôts nouveaux ont été créés. 29 milliards sous Nicolas Sarkozy, 28 milliard sous François Hollande. Pour l’ensemble, ces impôts nouveaux ont touché la même catégorie sociale, celle dont les deux derniers présidents prétendaient vouloir défendre le pouvoir d’achat, la classe moyenne. Un partout, balle au centre.

Pourquoi ce ras-le-bol fiscal en Bretagne plus qu’ailleurs? Peut-être parce qu’il s’agit de la région où l’on fraude le moins. Alors que la fraude fiscale concerne 15% des foyers au niveau national, la moyenne chute à 2,5% en Bretagne, quand elle explose à 25% dans le sud-est. Une proportion à peu près identique concernant le travail au noir. La Bretagne plus honnête qu’ailleurs? C’est possible. Avec du coup le sentiment que plutôt que lutter contre ces comportements délictueux, l’Etat préfère faire payer plus encore à ceux qui participent à la solidarité nationale. Réelle ou non, cette impression n’a pu que jouer dans la naissance de ce mouvement. Elle vient également servir de paravent aux causes profondes expliquant la crise qui touche le secteur agro-alimentaire

Il y a cette détresse, bien réelle, de ces milliers de salariés de l’agro-alimentaire qui sont confrontés aux difficultés de leurs entreprises. Difficultés dont les premiers responsables ne sont pas les nouveaux impôts car les entreprises ont bien souvent été moins touchées que les citoyens lambda. Les entreprises ont même eu des «cadeaux». Les 20 milliards d’euros de Crédit Impôt Compétitivité Emploi (dont l’agro-alimentaire profite) au plan national, le passage dans la loi du dernier Accord National Interprofessionnel, qui loin de «sécuriser les parcours professionnels» (comme le voudrait l’intitulé officiel), facilite les licenciements en raccourcissant tous les délais et en limitant les contre-parties. Entre autres.

Mais surtout, si Doux, Gad (et la Cecab), Tilly-Sabco et d’autres éprouvent des difficultés, c’est avant tout du fait de mauvais choix stratégiques, d’une mauvaise gestion, d’un manque d’anticipation, d’une absence de remise en cause. Et le sentiment sous-jacent est que si les patrons appellent à manifester, c’est avant tout pour masquer leurs propres responsabilités dans la crise que traverse actuellement le secteur. Pour ne pas avoir su anticiper la fin des reversements de l’Union Européennes, fin annoncée pourtant depuis une vingtaine d’années. Pour ne pas avoir su faire évoluer un secteur qui a fonctionné pendant très longtemps certes, mais qui, comme tout secteur, meurt s’il ne se renouvelle pas, n’explore pas de nouvelles pistes. Pour ne pas avoir tenu compte de la montée des exigences environnementales, incompatibles avec une agriculture industrielle qui ne cherche pas à monter en gamme. Pour avoir voulu tout simplement tirer un maximum de profits du système jusqu’à ce qu’il s’étouffe.

Ceux qui ont appelé à manifester sont également comptables de cette situation. Ils ont en partie volontairement profité de l’écotaxe pour lancer quelque chose qu’ils souhaitaient mettre en place depuis plusieurs semaines déjà: faire peur aux Bretons, en leur montrant l’importance de l’agro-alimentaire et leur faire accepter des évolutions inéluctables, aux yeux des décideurs. Vers toujours plus d’industrialisation de l’agriculture. Cette volonté avait été clairement verbalisé en petit comité, fin août, entre différents patrons de l’agro-alimentaire. A la lumière des propos tenus alors, ce qui est en train de se passer est en train de prendre tout son sens.

Doit-on pour autant limiter la manifestation de samedi à une manipulation faite par un petit nombre, comme l’a présenté Jean-Luc Mélenchon? Définitivement non car c’est autre chose qui est peut-être en train de se jouer. Quelque chose qui va bien entendu à l’encontre des idées du leader du Frond de Gauche. Mais également de certains partis présents dans la manifestation, Debout la République et Front National tout particulièrement. La question de la régionalisation, la volonté de «pouvoir décider en Bretagne» comme l’a exprimé clairement le mot d’ordre. Une volonté qui rejoint celle exprimée il y a quelques mois au conseil régional, la Bretagne étant la seule région à envoyer une contribution à la future loi de décentralisation, contribution soutenue par l’ensemble des partis présents, gauche et droite confondue, mais également par Jean-Yves le Drian, l’ancien président du conseil régional et actuel ministre de la Défense.

Une volonté qui est bien loin de ce que semblent en comprendre les médias ou les éditorialistes français. A ce titre, le point de vue d’Eric Zemmour était particulièrement édifiant, lui qui voyait dans ce mouvement un rejet de l’Europe et une demande de plus d’Etat, loin de l’image qu’en a la Bretagne. Celui de Christophe Barbier l’était également, parlant du point de départ d’une future fédération des régions mécontentes. Loin, très loin des réalités bretonnes, que ni l’un ni l’autre ne sont décidément aptes à comprendre. Tout comme la majorité de chaînes nationales. Ou ailleurs puisque tous ne voient, sans chercher à aller plus loin, qu’une rébellion face à l’écotaxe. Point de départ certes mais rien d’autre au final. Tous oublient une chose: bien souvent une révolte part d’un élément secondaire, qui n’a pas réellement d’importance ou qui peut se résoudre rapidement. Mais qui n’est en fait que l’étincelle. Rester focalisé sur ce problème spécifique et tenter de le résoudre, c’est avoir un coup de retard et en rien comprendre à ce qui est en train de se passer.

Samedi, on a manifesté avant tout pour la Bretagne à Quimper. En cela, la marée de gwen ha du, l’ambiance galettes-saucisses et gavotte, sans oublier la Blanche Hermine, l’a parfaitement rappelé. On y a manifesté avec succès, car amener environ 20.000 personnes dans une ville de 65.000 habitants, venant des cinq départements, c’est une belle réussite. Même si on aurait pu s’attendre à plus encore. Mais pour quelle Bretagne est-on allé manifester? C’est à cette question que la manifestation n’a pas donné de réponse. «Vivre, travailler, décider en Bretagne» implique des changements politiques. Et pour les partis indépendantistes et autonomistes c’est une occasion unique de montrer la validité et la pertinence de leur discours. Pour le Collectif pour l’Emploi en revanche, vient l’heure de faire un choix dans toute l’offre présente ce jour-là. Ou absente d’ailleurs, car le Parti Socialiste ne se résume pas à la ligne défendue par le président de la République et son Premier ministre. Dans tous les cas, à l’heure du choix, il conviendra de ne pas se tromper. Car c’est effectivement de l’avenir de la Bretagne et de ce que nous, Bretons, voulons en faire, qu’il s’agit.

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Un commentaire

  1. Remarquable analyse qui ne fait pas l’impasse sur la complexité de la situation et des ferments du mouvement. Et cohérente avec l’angle de vue Breton du média.