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Politique

Emmanuel Macron, le choix d’un président par défaut

Le 7 mai 2017 par Erwann Lucas-Salouhi
(Arnaud Tupin Noriega/Wikicommons)

C’est donc fait, à l’issue d’une élection présidentielle en tous points exceptionnelle, au sens premier du terme, l’ancien ministre de l’Economie de François Hollande, Emmanuel Macron, a donc réussi son pari, devenant dimanche soir le huitième président de la Ve République, le tout premier à n’être issu ni du Parti Socialiste ni du grand parti de la droite, sous ses multiples appellations historiques (UNR, UDR, RPR, UMP et désormais les Républicains). Le premier également à devenir président de la République sans la moindre expérience politique.

Si la victoire ne faisait en définitive aucun doute, la réalité de l’écart se posait nécessairement. En réalisant, selon les premières estimations, un score supérieur à 65%, résultat qui ne peut que s’amplifier dans la mesure où les grandes villes, où les bureaux viennent tout juste de fermer, ne votent que très faiblement en faveur du Front National, Emmanuel Macron sauve l’essentiel : le sentiment que le pays est encore loin de basculer à l’extrême-droite. Mais son score ne doit pas faire oublier l’enchaînement incroyablement positif dont a bénéficié le candidat centriste pour arriver jusqu’à l’Elysée.

Car dans les faits, la finale tant envisagée aurait pu ne pas se produire. Si tout le monde a souligné, avec raison, la médiocrité de Marine Le Pen lors du débat du second tour, c’est la totalité de sa campagne qui n’a pas été brillante, dans les faits. Malgré l’idée, largement acceptée, que la candidate frontiste serait au second tour, cette dernière n’est pas passée loin de l’élimination dès le premier tour. Or une autre finale aurait nécessairement rebattu les cartes, ce qui n’aurait pas nécessairement profité à M. Macron.

Avec juste 450.000 voix d’avance sur François Fillon et 600.000 sur Jean-Luc Mélenchon, soit à peine plus de 1% des suffrages exprimés, Mme Le Pen n’est pas passée loin d’une grosse déception, tant sa présence était annoncée, une situation qui aurait rendu les affaires de M. Macron bien plus compliquées. Mais au final, c’est bien le Front National qui s’est qualifié au second tour, pour la deuxième fois au cours des 15 dernières années.

Malgré tout, la candidate frontiste peut être satisfaite. Car sans effort ou presque, elle réussit grosso modo à multiplier par deux le score obtenu par son père 15 ans plus tôt. Ce sont désormais autour de 35% des électeurs qui sont prêts à voter en faveur de Marine Le Pen si cette dernière se trouve en capacité d’être élue, un record. Et un constat d’échec pour l’ensemble de la classe politique, pour laquelle le FN a présenté l’avantage d’être un épouvantail bien utile pour éviter tout débat politique de fond.

D’un autre côté, Emmanuel Macron lui-même aurait pu rater le coche. A plusieurs reprises, il a semblé être en passe de perdre le fil de sa propre campagne. L’absence de projet clair dans un premier temps, la succession de petites polémiques, concernant la colonisation puis les opposants au mariage pour tous l’ont fait tanguer, avant d’être rattrapé par le col par un François Bayrou qui lui a permis de se relancer.

Même dans les dernières semaines, la montée en puissance de M. Mélenchon a commencé à présenter un risque, proposant une alternative au «vote utile» envisagé par beaucoup d’électeurs de gauche en faveur de l’ancien ministre de l’Economie. Il existait désormais une double offre à gauche susceptible de se qualifier. En définitive, l’avance acquise dans environ un mois avant le scrutin, même si elle s’est un peu érodée, s’est avérée suffisante pour conserver ce «vote utile» jusqu’au premier tour.

Mais c’est avant tout à droite que sont venus les principaux secours en faveur d’Emmanuel Macron, à leur corps défendant. En choisissant d’éliminer, lors de la primaire, le candidat largement envisagé comme étant porteur de toutes les chances des Républicains, Alain Juppé, les électeurs de droite ont en effet créé la première condition nécessaire pour donner de la consistance à la candidature de l’ancien banquier d’affaire, éliminant par la même occasion le candidat soutenu par une bonne part du centre-droit, jusqu’à M. Bayrou.

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Les risques d’une double coalition pour gouverner

 

A l’inverse, François Fillon, avec son programme de rupture sociale forte, de remise en question totale du rôle de l’Etat et une position nettement conservatrice, a pu séduire, et ce jusqu’à la toute fin, une part importante de l’électorat traditionnel de la droite, avec parfois des positions proches de l’extrême-droite, mais repoussait, par un effet mécanique, une partie des électeurs du centre, qui ne se reconnaissaient pas dans ces positions. Si une partie est au final restée fidèle au candidat «de la droite et du centre», une autre part a commencé à envisager de voter pour Emmanuel Macron.

La seconde aide reçue par l’ex-ministre de l’Economie est bien entendu venu du candidat de la droite lui-même. En faisant le choix de faire campagne sur sa supposée probité, qui s’est avérée n’être qu’un leurre, tout en s’enfonçant dans les mensonges à répétition et une radicalisation de plus en plus forte de sa campagne, M. Fillon a lui-même fait fuir une part supplémentaire de ses électeurs vers M. Macron, ou vers l’abstention, lui donnant du même coup la justification à sa position «ni gauche, ni droite».

Mais le plus difficile reste désormais à réaliser pour le nouveau président. Tout d’abord parce que malgré les soutiens politiques très larges, avant même le premier tour, de Jean-Yves le Drian à Philippe Douste-Blazy en passant par Robert Hue ou Corinne Lepage, celui d’une part de la presse nationale, d’une bonne part également du monde économique, Emmanuel Macron n’a pas su convaincre.

Cette défiance s’exprime avant tout par le taux d’abstention record, au plus haut pour un second tour d’élection présidentielle depuis 1969. Avec plus d’un quart des électeurs qui ont refusé de se déplacer, et un vote blanc qui frôle avec la barre des 10%, là encore un record, il paraît désormais évident qu’une portion importante de l’électorat a absolument refusé de faire un choix entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron, les renvoyant dos à dos. En l’espèce, il s’agit, là encore d’un échec pour le nouveau président.

Pire, avec environ la moitié de ses électeurs qui ont fait ce choix par «vote utile», il devient le président élu avec la plus faible base électorale de conviction, aux alentours de 12% des suffrages exprimés, bien plus bas que les près de 20% obtenus par Jacques Chirac en 1995 et 2002 et tellement loin des 34% de François Mitterrand en 1988. Une faiblesse qui est renforcée par l’opposition forte qu’il cristallise auprès d’une part importante des électorats tant de gauche que de droite et qui pourraient l’empêcher d’obtenir la majorité absolue souhaitée lors des prochaines législatives.

Une situation qui le forcerait dès lors à une double coalition: en plus de celle que représente en lui-même le mouvement En Marche!, avec ses personnalités de gauche et de droite, il devrait alors choisir de s’allier avec les Républicains ou ce qui restera du PS, avec pour conséquence de ne pas appliquer nécessairement son programme ou de faire exploser son mouvement, s’il part trop à droite ou à gauche pour satisfaire son partenaire de gouvernement. Autant de risques qui l’obligeront à être un constant équilibriste.

Sans même parler des oppositions externes. Sa volonté de réformer, de nouveau, le code du Travail en passant cette fois par des ordonnances, quand bien même cela se ferait au cours de l’été, risque de provoquer d’importants mouvements sociaux qui ne viendront que compliquer encore sa présidence. En cas de nouvelle crise économique ou de poursuite de la hausse du chômage, le pays pourrait devenir dès lors ingouvernable.

En étant élu avec le soutien d’une bonne part du personnel politique à la tête du pays depuis le début des années 90, Emmanuel Macron se retrouve donc en situation d’être un peu la dernière chance de la classe politique en place pour démontrer que les choix réalisés depuis 25 ans sont au final les bons. En cas de nouvel échec, M. Macron pourrait rapidement se retrouver en difficulté. A l’image d’un Napoléon qui, s’élançant depuis l’île d’Elbe termine son parcours à Waterloo entouré de ses derniers Grognards.

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