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Agriculture & Pêche

Agriculture – Et si le tabou du suicide était enfin levé?

Le 11 décembre 2014 par Erwann Lucas-Salouhi
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En publiant son premier état des lieux du suicide en France, l’observatoire national créé par le gouvernement sur cette question a enfoncé un coin dans un tabou encore très fort: celui du suicide chez les agriculteurs. Présenté comme l’une des professions les plus touchées, le monde agricole est en effet resté jusqu’ici très discret sur ce fléau qu’il a du mal à nommer. Reste à savoir si la publication de ces premières données fera évoluer les positions.

Le récent rapport de l’observatoire national du suicide, rendu public courant novembre, est une fois de plus venu confirmer un triste record breton. Car, constante depuis des décennies, c’est dans la péninsule que l’on trouve le taux de suicide le plus élevé. Un paradoxe tant la Bretagne présente par ailleurs des taux remarquables dans tout ce qui est considéré comme étant des amortisseurs face à la désespérance.

Education, moindre inégalité, solidarité plus importante, qualité de vie largement reconnue, tout devrait contribuer à ce que la Bretagne ne domine pas ce macabre classement. Pourtant, la péninsule se retrouve avec un taux de suicide pour 100.000 habitants deux fois supérieur à celui de l’Alsace et près de 60% au-dessus de la moyenne nationale. Sur le long terme cependant, les études montrent que cet écart à tendance à diminuer, lentement. Un constat que faisait il y a un an pour Ar C’hannad le sociologue Jean-Yves Broudic, dans un entretien.

Parmi les professions les plus concernées, les agriculteurs sont également ceux qui présentent l’un des taux les plus élevés. Avec un suicide tous les deux jours, ce sont des dizaines d’agriculteurs sur toute la France qui mettent fin à leurs jours chaque année. Un taux élevé, qui fait du suicide l’une des trois premières causes de mortalité de la profession, derrière les cancers et les maladies cardiovasculaires.

Une profession dans laquelle il était cependant, jusqu’ici, très difficile de se faire une idée précise de l’étendue du problème. En effet, peu d’informations filtrent à ce sujet. Par le passé, Ar C’hannad a tenté à plusieurs reprises d’obtenir des informations auprès des organisations syndicales ainsi que de la chambre régionale d’agriculture et de la MSA, sans grand succès. A tous les niveaux, c’est la discrétion qui est de mise. Le problème n’est pas pour autant sous-estimé, comme le démontre la mise en place d’un numéro d’appel, dédié en octobre dernier, par l’organisme social.

Parmi les rares réactions côté syndical, Emile Riou, de la FDSEA du Finistère, estimait qu’il est «un peu rassurant de voir que l’on commence à en parler. Mais on est face à un schéma destructeur, quand l’on prend en compte que l’on a perdu plus de 30% des agriculteurs en Bretagne, qui ont revendu ou abandonné leur exploitation, qui se retrouvent sans activité alors que c’est, pour beaucoup, le sens premier de leur vie, on arrive parfois à ce genre de drame».

Le problème est pourtant connu et inquiète dans la profession. Il reste cependant peu abordé et les tentatives d’y remédier sont discrètes. Parmi les rares personnes ayant accepté de répondre à Ar C’hannad, le conseiller régional René Louail, également agriculteur, souligne la gravité du phénomène, qu’il estime plus fort que jamais. Un sujet qui lui tient particulièrement à cœur dans la mesure où, lorsque nous l’avons interrogé, M. Louail venait de perdre un ami agriculteur de la sorte. Un de plus nous avait-il dit, «on reste les bras ballants face à cette réalité».

Pour l’ancien responsable de la Confédération paysanne, il existe une corrélation de facteurs expliquant cette surmortalité par suicide dans la profession. «Il y a bien entendu la question du stress engendré par ce métier mais également la perception qu’a la société de notre profession, qui n’est pas toujours facile à supporter. Si vous ajoutez à cela l’isolement inhérent à cette activité, l’endettement qui concerne nombre d’exploitations, la perte de repères, les problèmes familiaux parfois…», détaille René Louail.

 

 

Une profession en profonde mutation

 

Mais le conseiller régional écologiste n’est également pas tendre avec la FNSEA. Selon M. Louail, «ils disposent des vrais chiffres, au cas près, je ne peux pas admettre qu’ils disent le contraire. Personne ne veut aborder le problème car cela remettrait énormément de choses en cause, à commencer par la restructuration menée dans l’agriculture, dont ils sont les promoteurs, et qui a conduit à la disparition du tiers des exploitations bretonnes au cours de la dernière décennie».

Selon René Louail, la violence de la transition connue par l’agriculture ces dernières décennies représente une donnée essentielle. «Entre le moment où je me suis installé et aujourd’hui, la population paysanne a diminué de 80%, en 40 ans. En faisant supporter à une population autant de misères, avec des crises à répétition et de plus en plus fortes, on finit par créer de la désespérance», estime-t-il.

A la MSA Armorique, l’une des rares réponses sur le sujet est venue de Claude Le Goff, en charge auprès de la MSA des agriculteurs en difficulté sur le Morihan. Selon M. Le Goff, le contexte social joue un rôle aussi important que les difficultés économiques rencontrées par la profession. «Le problème est que l’on ne dispose pas d’étude précise sur les causes de suicide. Il faut avoir eu la possibilité de rencontrer les personnes avant mais même dans ce cas on ne discerne pas forcément l’ensemble des éléments», a-t-il précisé.

Cette discrétion n’est pas difficile à comprendre, selon lui, car le «poids de la société rurale reste très important parmi les agriculteurs» et fait qu’un sujet tel que le suicide n’est pour ainsi dire pas abordé. Pour autant, il existe des tendances qui sont perceptibles. «Dans les entretiens que j’ai l’occasion de mener avec des agriculteurs en difficulté, il n’est pas rare d’entendre des menaces de suicides. Fort heureusement, ils ne passent que très rarement à l’acte», explique M. Le Goff.

Par ailleurs, un même suicide peut avoir des causes multiples rappelle Claude Le Goff. «J’ai en tête le cas d’un agriculteur qui s’est suicidé, pour des raisons qui étaient au final plus liées à son contexte familial et à un manque de reconnaissance que du fait son activité professionnelle à proprement parler. Malgré tout est-ce que le facteur économique a pu jouer un rôle déclencheur, ajouté à ses autres difficultés? C’est possible».

Pour y remédier, il n’y a pas 36 solutions considère M. Louail, «il faut prendre le problème à bras le corps et réfléchir à un accompagnement des agriculteurs, en apportant un réel soutien à la profession. Il faut également réfléchir à ce que l’on veut faire de ce métier. Car plus on l’a industrialisé, plus les suicides ont augmenté. Ce n’est certes pas la seule raison mais ça y participe, cela ne fait aucun doute», conclut-il.

«Il y a une mutation du monde agricole. On est en train de quitter l’agriculture familiale pour se diriger vers une agriculture plus industrielle, on va passer à de plus grosses unités de production, avec des salariés agricoles. Dans les années 80, une grosse exploitation produisait 150 à 200.000 litres, aujourd’hui c’est un million. C’est une phase de concentration qui va se poursuivre mais qui ne se fait pas sans dégâts, en particulier au niveau humain, c’est assez évident», abonde Claude Le Goff.

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