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Culture

« Histoire sociale des langues de France », une histoire riche et complexe

Le 23 décembre 2013 par Françoise Thomas
Les langues de France (souce: EELV)

Alors qu’on attend toujours la réalisation de la promesse 56 du candidat Hollande, avec la ratification de la Charte des langues régionales et minoritaires, petit portrait de la diversité linguistique dans l’Hexagone.

Combien parle-t-on de langues sur le territoire de la République? Quatre? Cinq? Six? Vous n’y êtes pas du tout! Selon un très sérieux rapport, présenté en 1999 par le philologue et linguiste Bernard Cerquiglini à la demande des ministères de l’Education nationale et de la Culture, on décomptait 75 langues parlées en incluant les Départements et Territoires d’outre-mer.

Mais, suite au dernier recensement général de la population effectué la même année, les travaux de l’INSEE et de l’INED révèlaient que l’on parle environ 400 langues différentes sur le seul territoire métropolitain… Alors qu’à force de nous entendre répéter que le français est la langue de la République et qu’aucune autre n’y trouve grâce, nous avions presque fini par prendre cet adage pour argent comptant!

La France enfin se met à reconnaître qu’elle est un pays plurilingue. Des recherches sociolinguistiques, que ce soit sur les langues régionales, celles des populations issues de l’immigration, celles de l’outre-mer, ainsi que les langues d’apprentissage scolaire, commencent à s’y développer à l’instar des pays voisins.

C’est dans ce cadre qu’il faut se réjouir de la publication de « L’histoire sociale des langues de France », un travail approfondi mené par plusieurs dizaines de chercheurs européens, que viennent de publier les Presses Universitaires de Rennes (PUR).

L’idée de cette somme -900 pages…- est née dans l’esprit d’un chercheur autrichien, Georg Kremnitz, professeur de philologie romane à l’université de Vienne. M. Kremnitz, qui a enseigné en France, a également une bonne connaissance de l’occitan et du catalan. Il suit également avec attention l’actualité des langues de France et, au moment où la France a signé la charte des langues minoritaires, toujours en attente de ratification, l’universitaire a estimé qu’il y avait en France un nouvel état d’esprit permettant de faire enfin un état des lieux sur le sujet. Sous sa direction, un collectif s’est mis en place réunissant des universitaires francais et étrangers.

L’ouvrage prend comme point de départ symbolique l’ordonnance de Villers-Cotterêts, en 1539, qui prescrit l’emploi exclusif du « langage maternel françoys » pour tous les textes à valeur juridique.

Le champs balayé par cette « histoire », établie avec l’appui de plusieurs dizaines de contributeurs, est d’une grande richesse: on y aborde autant les questions de « l’histoire du droit des langues en France » que de « la disparition des langues », que le rapport entre « langues et construction nationale » tout particulièrement à l’époque de la Révolution, ou encore le thème de « l’interdit de la langue première (ndlr: langue maternelle) à l’école ».

Dans ce dernier cas, on y découvre ainsi que le +symbole+, imposé aux enfants qui parlaient breton à l’école et dont ils ne pouvaient se débarrasser qu’en dénonçant un autre enfant ayant commis la même « faute », n’était pas spécifique à la Bretagne, même s’il y a sévi sans doute plus longtemps qu’ailleurs, environ 150 ans. Cette pratique a également existé dans toutes les régions ou une autre langue que le français était en usage.

On y fait le point sur « les langues kanak de la Nouvelle Calédonie » ou « la situation des langues à Mayotte ». On y analyse la présence de l’araméen en France ou encore des langues chinoises en France avec « l’exemple de la migration Wenzhou » (sud-est de la Chine). On y apprend ainsi que, chez ces jeunes migrants originaires de Wenzhou, l’apprentissage du français conduit « à la construction d’une identité plurielle qui se traduit par un plurilinguisme flexible, assumé, voire revendiqué ». On s’y penche également sur la langue des signes en France, au même titre que sur « les langues de France métropolitaine non territoriales », comme le judeo-espagnol, le rromani ou l’arménien occidental.

S’appuyant sur les « nouvelles possibilités de réflexion » ouvertes par le rapport Cerquiglini, le collectif a conçu le projet de « décrire les comportements langagiers des habitants de la France à travers l’histoire, en mettant l’accent sur les rencontres de langues » et le pourquoi de ces rencontres, explique Georg Kremnitz.

Outre le fait de « traiter essentiellement de l’évolution des formes de communication à l’intérieur des différents groupes linguistiques » -par exemple, au sein de breton, l’évolution et l’intéraction du Léonard ou du Vannetais-, l’objectif de ce travail était également d’analyser les « rapports que les locuteurs de formes linguistiques différentes établissent entre eux et avec la langue dominante, le français », souligne M. Kremnitz.

Au terme de ce travail, le collectif « a pour sa part le sentiment », ajoute le chercheur, d’avoir « ouvert quelques nouvelles perspectives de recherche », avec l’espoir aussi de contribuer au renforcement du statut des langues de France.

« On ne mesurait pas que le champs de recherche puisse être aussi large », constate Fañch Broudic, journaliste et chercheur associé au Centre de recherche bretonne et celtique (CRBC) à l’université de Bretagne occidentake (UBO) à Brest, qui a contribué à l’ouvrage et assuré avec Georg Kremnitz sa relecture finale.

Pourtant, cet imposant travail ne prétend pas à l’exhaustivité. Déjà, n’ont été retenues que des langues qui n’étaient pas les langues officielles d’un Etat: ainsi, pour l’Afrique du nord, le cas de l’arabe classique, langue officielle, n’a pas été examiné car c’est l’arabe maghrébin qui a été retenu.

L’absence de spécialistes dans certains domaines a également empêché l’étude de l’usage de certaines langues: « Personne, par exemple, n’a étudié l’usage en France du vietnamien ou du cambodgien », relève M. Broudic. De même, le dialecte chinois retenu est celui de Wenzhou, et pas d’une autre région de Chine, faute, là encore, de spécialistes.

Au final, dans le cadre d’une approche innovante, ce nouvel outil pourra « servir de référence » en particulier « pour ceux qui sont confrontés à une nécessaire réflexion sur le statut ou le devenir de ces langues mais aussi pour un plus large public particulièrement sensibilisé aujourd’hui aux questions relatives à nos langues, aussi bien en France qu’à l’étranger », considère Fanch Broudic.

Malgré les difficultés, « on observe aussi, dans chaque communauté linguistique, un intérêt réel pour ces langues et des gens qui veulent les voir se maintenir, qu’il s’agisse des langues régionales ou communautaires », relève le chercheur. Cet intérêt se manifeste à travers l’enseignement, la vie culturelle, bien qu’il existe encore des lieux (la Guyane ou les Comores) où les enfants arrivent à l’école de la République en ne parlant que la langue de leurs parents. Une situation qui n’est pas davantage prise en compte par l’enseignement aujourd’hui qu’elle ne l’était il y a encore quelques décennies lors de l’entrée à l’école des enfants de langue maternelle bretonne.

L’idée de cette somme, complète M. Broudic, est bien sûr de « fournir des repères ainsi qu’une approche raisonnée de ces questions de langue », si sensibles. Une approche de chercheurs, « sans contestation possible, pour tous nos décideurs ». S’ils prennent le temps de s’y plonger, ne serait-ce que sur les thèmes à l’ordre du jour.

 

 

« Histoire sociale des langues de France », Presses Universitaires de Rennes (PUR), 906 pages, 31 euros.

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