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Société

Les sages-femmes mobilisées face à l’indifférence du gouvernement

Le 3 mai 2014 par Françoise Thomas
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Près de sept mois de mobilisation n’y changent rien, malgré les annonces de la ministre de la Santé, les sages-femmes n’ont pas obtenu grand chose. Pourtant, elles ne désarment pas, en Bretagne comme en France, afin d’obtenir, enfin, la reconnaissance à laquelle elles aspirent. Une reconnaissance déjà prévue dans le Code de la Santé Publique mais jamais entrée en application.

On aurait pu penser que les propositions émises par la ministre de la Santé, Marisol Touraine, peu avant les élections municipales, allaient calmer la grogne qui mobilise les sages-femmes depuis le mois d’octobre, il n’en a rien été. Bien au contraire, ces dernières ont eu le sentiment de se faire avoir par un exercice de communication parfaitement maîtrisé de la part de leur ministre de tutelle, qui ne leur a finalement rien cédé et s’est contentée d’annonces déjà entendues et qui restent à l’heure actuelle sans lendemain.

«Dès l’annonce de Mme Touraine, on a compris que les sages-femmes n’avaient pas gagné mais que le lobbying de l’intersyndicale (des personnels hospitaliers, ndlr) et les gynécologues l’avaient emporté. Mais vu comment ça a été présenté, les gens pensent qu’on a obtenu gain de cause. J’ai beaucoup de proches qui m’ont contacté pour me dire qu’ils étaient heureux pour nous, il fallait que je leur explique en quoi ce n’était qu’un coup de com’», explique à Ar C’hannad Gaultier Lannuzel, sage-femme dans une clinique de Brest.

Car le statut au sein de la fonction publique hospitalière ne répond absolument pas à la demande des sages-femmes. «Nous sommes des praticiens hospitaliers, reconnues comme tel dans le code de la santé publique, au même titre que les médecins, les pharmaciens ou les dentistes, c’est cela que nous réclamons, la reconnaissance de ce statut, pas un statut à part dans la fonction publique hospitalière», détaille Valérie Andro, elle-même sage-femme libérale à Liffré donc aucunement concernée par ce nouveau statut en hôpital.

Peu nombreuses comparées aux autres professions médicales et para-médicales, peu organisées jusque là, les sages-femmes ont du mal à se faire entendre, en particulier face à l’intersyndicale de la fonction publique hospitalière, qui représente l’ensemble des personnels non médecins et «qui ne veut pas perdre une part des professionnels», selon M. Lannuzel.

Mais la principale opposition vient des médecins gynécologues-obstétriciens. «Certains représentants des gynécologues, au niveau national, ont tenu des propos plus que limites, remettant en cause nos compétences. Pourtant, notre formation est dispensée par des gynécologues-obstétriciens! Beaucoup de médecins estiment avoir un pouvoir sur nous, que nous travaillons pour eux, alors que nous collaborons avec eux, ce n’est pas du tout pareil. Par endroits ça se passe très bien, en bonne entente chacun dans son rôle, ailleurs ça peut être plus compliqué», estime Isabelle Martel, qui travaille au centre hospitalier universitaire (CHU) de Rennes.

Reste la question de l’information, promise par Mme Touraine. Mais là encore, la majorité des sages-femmes interrogées par Ar C’hannad n’y croient pas trop. «Même sur les boîtes de médicaments liés à la grossesse ou à la femme, il est précisé qu’en cas de doute, il faut consulter un médecin ou un gynécologue, nous ne sommes jamais citées, les pharmaciens ne sont bien souvent même pas au courant. Si les jeunes filles de 16 ans étaient informées que nous pouvons nous occuper d’elles pour les pilules, les frottis, les choses évolueraient petit à petit», juge Marion Monperrus, qui travaille à l’hôpital de Vitré.

«Cela fait 10 ans qu’on nous promet une campagne d’information à destination des femmes. En France on s’appuie trop sur les médecins et pas suffisamment sur nous alors que nous pourrions faire beaucoup de choses. Il faut changer les mentalités, rappeler que nous sommes compétentes tant qu’il n’y a pas de pathologie et que nous sommes formées pour les détecter», affirme pour sa part Isabelle Martel.

 

 

Mettre les sages-femmes en première ligne

Pourtant, les sages-femmes sont persuadées de pouvoir jouer un rôle dans la maîtrise des dépenses de santé voulues par le Premier ministre, Manuel Valls. Ce dernier vise 10 milliards d’euros d’économies dans la santé, au sens large, sans baisser la qualité des soins ni passer par une nouvelle vague de déremboursements, selon les propos maintes fois répétées par le gouvernement. Or les sages-femmes sont moins chères que les médecins.

«Une femme qui n’a aucun problème de santé pendant sa vie n’a pas besoin d’être suivi par un gynécologue, dès lors qu’il n’y a pas de problème dans une grossesse, c’est notre rôle de nous en occuper», rappelle ainsi Gaultier Lannuzel. Bien souvent pour moins chères, sans dépassement d’honoraire et en prenant plus de temps pour chaque patiente, aiment à rappeler toutes les sages-femmes interrogées.

«Toutes les études prouvent que dans les pays où les sages-femmes sont en premier recours pour les femmes, les résultats en terme de suivi de grossesse, de mortalité infantile et de détection de la pathologie sont bien meilleures et le tout à moindre coût», assure Mme Monperrus.

Pourtant, rien ne change. Et les sages-femmes se demandent si ce qu’elles sont ne joue pas un rôle central. «Nous sommes une profession très majoritairement exercée par des femmes et à destination des femmes, il est évident que ça joue», estime M. Lannuzel. Un avis qu’il n’est pas le seul à partager parmi ses collègues, «à un niveau d’études et de responsabilité comparable, on a du mal à la rendre aussi valorisante qu’une profession masculine», abonde Mme Martel. L’exemple souvent cité est celui des infirmiers-anesthésistes, profession ultra-masculine, qui a obtenu gain de cause en un temps record lors de sa dernière mobilisation. Ils ne sont pourtant guère plus nombreux que les sages-femmes.

«On a tenté d’alerter Mme Vallaud-Belkacem (ministre en charge du Droit des Femmes, ndlr), sans grand succès pour l’instant. Nous avions également porté plainte auprès du Défenseur des Droits, pour discrimination de genre, malheureusement son décès (Dominique Baudis est décédé le 10 avril, ndlr) a gelé toute la procédure. On envisage à présent une question prioritaire de constitutionnalité (QPC) sur cette discrimination», détaille Mme Monperrus.

Malgré plus de six mois sans grand résultat, la mobilisation reste présente, car «si on arrête sans rien avoir, ce sera terminé», selon Isabelle Martel. «Si on n’obtient rien là, on est bloqué pour les 15 années à venir, on ne peut pas lâcher», abonde Gaultier Lannuzel. «Mais on reste mobilisé, ça remonte, il faut se laisser un peu de temps. Un mouvement aussi long, parfois on a besoin de souffler, idéalement il faudrait qu’on soit toutes en même temps mais ce n’est pas facile», ajoute Marion Monperrus.

«Lors des élections municipales, nous sommes allées à la rencontre de Mme Valaud-Belkacem, de M. Valls et du président de la République. Là ils nous ont écouté. M. Hollande a même dit qu’il allait s’en occuper. Depuis, on n’a pas de nouvelles, on a demandé a être reçues par le président, par le Premier ministre, sans réponse jusqu’à présent», regrette Isabelle Martel. Alors en attendant, les sages-femmes poursuivent un mouvement qui a au moins eu le mérite «de nous permettre de nous organiser, nationalement et localement». Une piètre consolation malheureusement.

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