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Société

« L’injustice ou la délation »: le dilemme impossible d’un agriculteur breton

Le 2 juin 2014 par Françoise Thomas
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Le 3 novembre 2013, le portique de Lanrodec, entre Guingamp et Saint-Brieuc, tombait, affaibli par le feu de pneus déclenché à sa base par des manifestants. Mi-mars, deux hommes ont été condamnés pour cet acte, parmi lesquels un agriculteur vivant non loin de la voix express, Jo Baron, reconnu coupable de complicité pour avoir amené sur place les pneus utilisés. Une condamnation qui pourrait conduire à une autre puisque l’affaire doit désormais passer devant la justice civile.

Jo Baron, un agriculteur de Lanrodec, près de Guingamp, se retrouve pris dans un dilemme terrible. La justice vient de le condamner à trois mois de prison avec sursis pour « complicité » dans les dommages causés au portique de Lanrodec, lors d’une manifestation contre l’écotaxe en novembre dernier.

Sur le coup, la première réaction est se dire: « trois mois avec sursis, ce n’est pas trop grave…. ». Sauf que Jo Baron ressent cette condamnation comme une profonde injustice et il explique pourquoi.

Mais surtout, l’Etat et Ecomouv lui réclament environ 1 million d’euros de dommages et intérêts. Autant dire qu’il peut vendre tous ses biens, à savoir sa ferme, si jamais la justice civile accède à cette demande de dédommagement lorsqu’elle rendra sa décision dans quelques mois.

Certaines bonnes âmes lui conseillent déjà d’aller voir un expert fiscal pour « mettre ses biens à l’abri » avant que la décision ne soit rendue. Mais comment peut-on mettre une ferme « à l’abri »?

« Remue-ménage à la ferme »

Le dimanche où se déroule la manifestation des Bonnets Rouges près de chez lui, le 3 novembre dernier -au lendemain du premier grand rassemblement du mouvement à Quimper auquel il n’a pas participé-, M. Baron a passé, comme toute la journée du samedi, la matinée à transporter du maïs avec un collègue.

A ce moment-là, les Bonnets Rouges, il en a bien sûr entendu parler, comme tout le monde. Mais il ne s’est pas rendu la veille, le samedi 2 novembre, au grand rassemblement du mouvement à Quimper.  Les Bonnets Rouges, explique-t-il à Ar C’hannad,,  »je suis tombé dedans un peu par hasard. Je me sens concerné par le problème de l’écotaxe et de l’économie bretonne qui souffre énormément (…) Je comprends et soutiens la problématique. Je ne suis pas meneur mais je me sens concerné ».

Ce dimanche 3 novembre donc, après le travail, « il reste casser la croûte chez son collègue quand il reçoit un sms d’un de ses enfants lui indiquant qu’il y avait du remue-ménage dans sa ferme », explique son avocat, Jacques Demay.

Aussitôt, Jo Baron rentre chez lui pour voir ce qui s’y passe. « Trois hommes étaient dans ma cour en train de charger la remorque de mon tracteur avec des pneus », explique–t-il, lui qui, comme nombre d’agriculteurs, a une réserve de pneus usagés pour sa ferme, ne serait-ce que pour maintenir en place les bâches qui recouvrent le maïs.

S’ensuit une dispute: les hommes veulent emprunter le tracteur et sa remorque remplie afin d’emmener le tout jusqu’aux abord de la voie express, à proximité du portique écotaxe où se déroule la manifestation. Jo Baron refuse et, devant le ton qui monte, décide finalement de conduire lui-même le tracteur jusqu’au champs en bordure de quatre voies, comme le veulent les trois hommes, et de benner les pneus dans le champs.

Résultat: il est interpellé et placé en garde à vue le 18 février puis mis en examen pour « complicité », en ayant acheminé les pneus. « J’ai reconnu ce que j’avais fait en expliquant que j’avais agi sous la contrainte ». Mais, lorsqu’il a examiné l’affaire, le tribunal n’a pas voulu en tenir de compte, en dépit des zones d’ombre, autant sur le déroulement des faits que sur l’enquête elle-même.

« Une enquête pas claire »

La parole à son avocat, Me Jacques Demay: « C’est une affaire qui n’est pas claire. L’enquête n’a pas identifié les auteurs de l’incendie et, à mon avis, c’était particulièrement faisable. L’enquête n’est pas allée jusqu’au bout. Il y a des photos prises au moment de la manifestation qui ne sont pas dans le dossier » et qui auraient pu éclairer le tribunal. « Si les enquêteurs avaient poursuivi les incendiaires, M. Baron n’aurait pas été inquiété ».

« Je conteste l’infraction de complicité: le rôle de mon client a été contraint et forcé, ce n’est pas son libre arbitre (…) On fait endosser à M. Baron un rôle de complice qui n’est pas le sien. Il sert de bouc-émissaire (….) Le jour des faits, il a bossé jusqu’en milieu de journée, il n’était pas dans le schéma d’aller mettre le feu au portique. Finalement, il verse les pneus là où on lui dit de le faire et il rentre chez lui. Ce sont des manifestants qui vont ensuite prendre les pneus dans le champs pour les mettre au pied du portique ».

« Monsieur Baron a récupéré un film où les auteurs de l’incendie sont parfaitement identifiables. Mais comme ce n’est pas un délateur, il ne donne personne », poursuit Me Demay.

Le rôle des forces de l’ordre durant la manifestation interpelle également: « J’ai mis en cause devant le tribunal la passivité des forces de l’ordre. Il y avait autant de gendarmes que de manifestants. Leur rôle était d’empêcher que les pneus soient déposés au pied du portique. Ils ne l’ont pas fait », souligne l’avocat.

Un conseiller municipal « investi »

Jo Baron est conseiller municipal de Lanrodec depuis 2002. « Tout le monde le connaît dans la commune », assène Me Demay, pour démontrer une fois de plus comment les faits qui lui sont reprochés ne cadrent pas avec la personnalité de son client.

Jo Baron « a toujours été quelqu’un d’investi dans les fonctions qui lui sont confiées », témoigne Jean-Pierre Le Goux, maire de Lanrodec. « Il a le sens du collectif et il est dévoué pour la cause publique, c’est quelqu’un de fiable (….) Dans le premier mandat, il était adjoint aux affaires scolaires; mais ensuite, comme il avait trop de travail, il était moins disponible et a souhaité être uniquement simple conseiller municipal », explique M. Le Goux qui ajoute: « il sait apporter sa contribution quand on a besoin de lui. On n’aurait pas continué ensemble (pour un deuxième, puis troisième mandat) si ça ne s’était pas bien passé ».

Jo Baron rappelle aussi que, dans son dossier, figurent des témoignages dont il était aisé de vérifier qu’ils ne correspondaient pas à la réalité. Mais cela n’a pas été fait. De même que certains enquêteurs et proches de protagonistes de l’affaire du portique, vivant dans le même secteur géographique, se connaissent apparemment de longue date.

« Ce qui me met hors de moi, c’est l’impression d’injustice et de magouille. Je déteste l’injustice. Pas plus que je ne peux accepter d’envisager de donner des noms moi-même, ce n’est pas à moi de faire l’enquête. Si je dois tout perdre, au moins, j’aurai gardé mon honneur! »

Mais, évidemment, l’agriculteur est inquiet: « Je sais ce que j’ai fait, j’assume ce que j’ai fait sous la contrainte. Mais pour le reste, je n’ai participé à rien: je n’ai rien organisé, je n’ai pas participé à une réunion de préparation (de l’opération anti-portique), pas plus qu’à la préparation de l’incendie du portique lui-même (…) Pas plus qu’être condamné, même avec sursis, perdre ma ferme et ma maison pour quelque chose que je n’ai pas fait, sur le plan moral, je ne peux pas accepter ça ».

Jo Baron a décidé de faire appel de cette décision de justice. L’affaire sera donc à nouveau examinée à une date qui n’a pas encore été fixée.

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Un commentaire

  1. patrick le guillou dit :

    deja faire appel puis soit vendre de suite ou creer une coop!