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Agriculture & Pêche

Lutter contre les pesticides, un combat de longue haleine

Le 15 avril 2017 par Françoise Thomas

Face à la multiplication des maladies, souvent graves, dans le milieu agricole et horticole, les pesticides sont de plus en plus montrés du doigt. Des maladies vécues comme une injustice face à des produits sur lesquels beaucoup s’estiment insuffisamment informés et protégés. Mais dont ils veulent rendre visibles les risques induis.

Ils sont agriculteurs, techniciens ou salariés agricoles, ouvriers dans l’agroalimentaire en Bretagne, techniciens en espaces verts: tous en commun d’être atteint d’une maladie grave, qui met parfois leur vie en danger, liée le plus souvent aux nombreux produits chimiques qu’ils ont été amenés à manipuler dans le cadre de leur travail.

Cancers en tous genres (leucémie, lymphomes, pancréas, voies biliaires, etc…), hypersensibilité aux produits chimiques, Parkinson et autres maladies neurodégénératives: pendant longtemps, ces maladies ont été vécues comme des drames individuels et chacun souffrait en silence dans son coin, avec le soutien de ses proches dans le meilleurs des cas.

Mais la création, au printemps 2016, du collectif de soutien aux victimes des pesticides a cristallisé les choses. En un an, près de 150 personnes y ont adhéré, parmi lesquelles plusieurs dizaines de malades qui ont ainsi rompu leur isolement.

« Les gens viennent vers nous et ça permet de se poser les questions: d’où viennent toutes ces maladies et pourquoi? », explique Michel Besnard, l’un des fondateurs du collectif. « Ceux qui viennent nous voir nous disent souvent: +c’est dégueulasse ce qui m’arrive, et je ne veux pas que ça arrive à d’autres+. Ils ont tous le sentiment d’une grande injustice ».

« Notre objectif, c’est de rendre visibles ces maladies, car tout est fait pour les rendre invisibles, et que les gens ne restent pas isolés dans leur campagne », poursuit l’animateur du collectif. « Car tous ces gens ont en commun d’avoir fréquenté les pesticides pendant de années et les conséquences s’en font le plus souvent sentir des années après ».

Au départ, le Collectif, ce sont quelques personnes qui se sont réunies pour soutenir Stéphane Rouxel et Laurent Guillou, les deux ex-salariés de l’entreprise Nutréa -une filiale de la coopérative agricole bretonne Triskalia- à Plouisy, près de Guingamp. Ces deux ex-salariés sont atteints d’hypersensibilité multiple aux produits chimiques, une maladie développée dans le cadre de leur travail, comme l’a reconnu la justice.

Puis il y a eu le cas d’un père et son fils, Raymond et Noël Pouliquen, âgés respectivement de 69 et 49 ans, qui ont travaillé pendant toute leur vie professionnelle sur le site Distrivert -autre filiale de Triskalia- de Glomel où sont stockés des engrais et des produits phytosanitaires, un site classé « Seveso seuil haut » par l’Etat pour les risques industriels qu’il représente. Tous deux sont atteints de deux formes différentes de cancer: une leucémie pour le père, un lymphome du foie pour le fils.

Les effets dévastateurs sur la santé des vignerons de l’exposition aux produits phytosanitaires, dont ils sont les principaux utilisateurs en France, sont désormais bien documentés. Il est établi que la vigne est une des productions qui utilise le plus de « phyto » par rapport à la surface: 20% des fongicides utilisés en France le sont sur 3% de la surface de vigne du territoire national. Mais en dehors de la vigne, la prise de conscience reste encore très modeste.

Quand le technicien agricole qui assure le suivi des exploitations passe dans une ferme, « en cinq minutes, il réussit à rassurer l’agriculteur sur tous les soupçons qu’il aurait pu avoir », déplore Noël Rozé, éleveur laitier à Caro, dans le Morbihan.

Lui aussi était un fervent partisan des produits phytosanitaires. « J’étais un adepte des phytos. Mon credo, c’était +tous les sacrements à la culture+ avec comme objectif d’optimiser les rendements », explique-t-il à Ar C’hannad.

 

 

Des agriculteurs « pris dans un système

 

Jusqu’au jour où, après une première alerte en 2004, on lui diagnostique un cancer en 2014. Du coup, virage à 180 degrés: il vient de passer en bio.   « Quand je me suis retrouvé à l’hôpital, dit-il, je me suis mis à penser à tous les agriculteurs que je connaissais et qui sont morts d’un cancer, à commencer par mon père, mort quand j’avais huit ans (…) Et j’ai fait un deal avec moi-même: je me suis dit: +si je m’en sors, je passe au bio+ ».

« Mon message maintenant », affirme cet homme solide qui avoisine la cinquantaine, « c’est: +faîtes attention, protégez-vous. Pensez aux autres, vos voisins, les riverains…+; Quand on est malade, c’est un peu trop tard ».

Et d’affirmer: « Ce n’est plus +oui, mais…+. Maintenant la démonstration est faite. Il faut que ça change (….) Plusieurs de mes collègues sont passés au bio. Ils m’ont vu dans un état tellement déplorable. Ils ont compris ».

Mais il temporise quand même: « Je comprends les collègues. Ceux qui continuent à utiliser des phytos n’ont pas conscience du problème. Ils sont pris dans un système ».

Le « système », c’est bien aussi ce que dénonce Michel Besnard. Un système qui pousse au « toujours plus, au détriment de la santé des agriculteurs ». « Ceux qui soutiennent les pesticides sont des criminels », considère-t-il. « Quand on voit les drames créés par ces produits dans les familles, on garde ça en tête et on se dit: +non, c’est pas possible, on peut pas continuer à laisser faire+ ».

D’où, au-delà de la dénonciation, les nombreuses initiatives du collectif, à commencer par rendre visite aux familles. « On y va toujours en binôme. C’est un réconfort pour les gens qui sont souvent très isolés, enfermés dans leur maladie. Quand ils le souhaitent, on les aide à constituer un dossier pour faire reconnaître leur maladie comme maladie professionnelle », poursuit l’animateur du collectif ».

Mais là encore, c’est un vrai combat qui commence.  « La MSA  (Mutualité sociale agricole, la Sécurité Sociale des salariés de la sphère agricole au sens large) fait de l’obstruction. Elle connaît parfaitement les maladies professionnelles et elle connaît tout de ses adhérents mais elle en fait un parcours du combattant pour tous ceux qui cherchent à obtenir cette reconnaissance de maladie professionnelle », constate Michel Besnard. « Déjà, tout est fait pour que les gens ne soient pas informés de leurs droits. Elle organise l’invisibilité de la maladie. Et c’est aux malades d’apporter les preuves de l’origine professionnelle de leur maladie ».

« D’où, souligne-t-il, l’importance de l’action collective: quand on arrive à deux ou trois dans un bureau de la MSA, la personne est tout de suite mieux prise en compte… ». Mais sa conviction profonde est faite:  « la MSA ne veut pas laisser apparaître les maladies professionnelles car c’est la Fnsea (premier syndicat en agriculture, ndlr) qui mène la MSA (…) Ils partagent cette conception de l’agriculture productiviste dans laquelle l’utilisation des pesticides est essentielle » et « leur objectif n’est que de gérer le risque que représente leur utilisation pour la santé des agriculteurs et des salariés agricoles ».

Et de conclure: « La maladie est partout dans les campagnes, mais on n’en parle pas à cause de cette pression sociale ».

Quant à Noël Rozé, il n’est pas membre de la Fnsea mais de la Coordination rurale, dont il est le président pour la Bretagne. Une appartenance syndicale qui lui a sans doute permis d’être moins sensible à cette « pression sociale » et de briser cette forme de loi du silence qui s’impose encore majoritairement dans le milieu.

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