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Société

« Récupérer les pilotes pour qu’ils soient de nouveau opérationnels »

Le 22 avril 2014 par Françoise Thomas

Durant le week-end pascal, la Bretagne célébrait le réseau Shelburn, l’un des principaux réseaux d’extraction des aviateurs alliés abattus en France durant la Seconde Guerre Mondiale, qui fêtait ses 70 ans, en présence, la veille, du ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian. Une page importante de l’histoire bretonne, qui rappelle, s’il en était encore besoin, l’implication de la péninsule dans la Résistance à l’occupation allemande.

Soixante dix ans après, elles ne sont plus que deux. Deux survivantes de l’une des plus belles pages de la résistance bretonne, le réseau Shelburn, un réseau international qui, dans les mois précédant le débarquement de juin 1944 -et même un peu après- a permis l’exfiltration vers la Grande-Bretagne, au nez et à la barbe des nazis, de 143 personnes dont 123 pilotes alliés.

Dans sa petite chambre de la maison de retraite, à Plouha, Anne Ropers, 95 ans lundi prochain, présente avec fierté la plaque d’identité oubliée chez elle par un aviateur américain, en 1944, dans la maison où elle vivait à l’époque avec ses parents et où le militaire avait été hébergé pendant quelques jours avant son évacuation vers l’Angleterre.

Fin 1943, l’un des objectifs principaux des aviations américaines, canadiennes et britanniques était de détruire les installations militaires allemandes dans la France occupée. Régulièrement, certains de ces avions étaient abattus par l’ennemi. Parfois, le pilote trouvait la mort. Mais parfois aussi, il en réchappait et trouvait asile chez des habitants de la zone occupée où il était tombé. « Un avion perdu, ce n’était pas bien grave. Mais un pilote, il fallait plusieurs années pour le former. C’était long et coûteux. Donc, il était indispensable de récupérer rapidement les pilotes, qu’ils reviennent en zone alliée, pour être à nouveau opérationnels », rappelle Mme Ropers.

Telle était la mission du réseau Shelburn, constitué après plusieurs tentatives infructueuses et mis sur pied par les services de renseignements militaires britannique, MI9 -Military Intelligence 9-. Il s’agissait de substituer cette filière bretonne à une filière d’évacuation par l’Espagne, qui avait l’inconvénient d’être plus longue et d’accroître les risques.

A la fin 1943-1944, les services alliés utilisèrent largement la côte nord de la Bretagne pour des opérations clandestines de dépose et de récupération d’agents et aviateurs ainsi que la livraison de courriers, armes et aides en tous genres. Le relief très découpé de la côte laissait de grandes zones d’ombre dans le dispositif de défense allemand dans la région, alors que de telles opérations auraient été impossibles sur les côtes trop défendues du nord de la France, par exemple

Les pilotes alliés tombés en France étaient acheminés par train jusqu’en Bretagne puis hébergés dans les secteurs de Saint-Brieuc, Guingamp et Plouha, jusqu’à la fameuse nuit fixée pour leur évacuation périlleuse, quand le nombre de militaires alliés recueillis était suffisamment important -entre 15 et 30 selon les cas- pour organiser une telle opération.

 

 

« Je voulais que les Allemands s’en aillent »

L’organisation du réseau impliquait des fonctions diverses: les achemineurs, les hébergeurs, puis les convoyeurs qui guidaient les futurs exfiltrés jusqu’au point de la côte, l’Anse Cochat -nom de code « plage Bonaparte »- à Plouha, où une corvette britannique venait les chercher.

A 25 ans, Anne Ropers, chemisier jaune pâle, jupe et gilet bleu marine aujourd’hui, s’est retrouvée du jour au lendemain « hébergeuse ». « Un jour, un cousin est arrivé à la maison et a dit à mon père: +parrain, j’ai à te parler+. Ils sont ensuite revenus vers ma mère et moi. +Je ne peux pas prendre la décision tout seul+, a dit mon père. Il nous a expliqué de quoi il en retournait. Ma mère et moi, on a dit +oui+. A partir de ce moment-là, on devenait hébergeurs. C’était au début de 1944 ».

Plutôt joyeuses, 70 ans plus tard, les anecdotes affluent: « une fois, on a reçu trois jeunes de 22, 20 et 18 ans. Ca devait être pour une nuit ou deux avant leur départ. Mais finalement, à cause de différents problèmes et surtout des tempêtes, ils sont restés 20 jours chez nous! C’est très long 20 jours. J’avais une activité de couture à la maison et j’avais des apprenties. Ellles ont continué à venir tous les jours, sans jamais rien savoir. Mais c’était difficile: il fallait trouver de la nourriture pour les alimenter et ce n’était pas une ferme chez nous -mon père était un ancien de la Marine-, laver leur linge, le faire sécher. Et tout ça sans que ça se voie. Vu comme ça aujourd’hui, ça paraît rien, mais c’était terrible. (….) Comme si c’était pas assez de cacher des gens, on cachait aussi des armes -que nous amenaient les Anglais quand ils venaient chercher les pilotes- dans un cellier attenant à la maison. On a eu de la chance, on n’a jamais eu la visite des Allemands. »

Marguerite Le Saux, dite Guiguitte -Madame Pierre après son mariage-, était agent de liaison et « convoyeuse », c’est à dire qu’elle guidait de nuit les futurs exfiltrés jusqu’à la plage Bonaparte, surplombée par les falaises les plus élevées de Bretagne, quand une opération d’évacuation était programmée. 

Convoyeuse mais pas seulement. Car, à la maison, « ma mère hébergeait depuis fin 1943 deux officiers Canadiens, Lucien Dumais, dit Léon, et Raymond Labrosse, dit Claude. De la chambre, ils émettaient des messages pour Londres » en vue de préparer les missions de rapatriement des pilotes, explique tout naturellement Marguerite Le Saux. 

« Je me suis mise là-dedans parce que je voulais que les Allemands s’en aillent », confie, dans la maison familiale, celle qui avait 18 ans à l’époque. « Quand on est agent de liaison et convoyeur, on est bon à tout! Mais il fallait rendre compte », se souvient-elle. « Vous étiez surveillée », notamment par ce chef « pas facile » qu’était Léon. 

 

 

Eviter à tout prix de se faire repérer

Pas étonnant quand on connaît les risques pris et les vies en jeu. L’imminence d’une évacuation était annoncée par le service français de la BBC. « Quand on entendait à la radio +Bonjour tout le monde à la maison d’Alphonse », ça voulait dire que l’opération allait avoir lieu le soir même », poursuit « Guiguitte ». Les aviateurs avaient été au préalable rassemblés précisément à « la maison d’Alphonse », où vivait un jeune couple qui échappa de peu à la mort en raison de ses activités de résistance. Cette maison, détruite par les Allemands en représaille, était à moins de deux kilomètres de la plage Bonaparte, retenue par l’amirauté britannique bien que située à proximité d’un poste allemand avec blockhaus, canon et projecteurs. « Mais les occupants n’ont jamais rien vu », s’étonne encore Anne Ropers.

Les évacuations s’effectuaient « toujours des nuits sans lune », reprend Marguerite Le Saux. « Evidemment, lumière interdite. On traversait les landes sans un mot, puis des ruisseaux pour que les chiens des Allemands perdent nos traces. On avançait comme ça jusqu’au bord de la falaise. Là, on commençait la descente en s’accrochant à tout ce qu’on pouvait trouver, des rochers, des touffes d’herbe. Puis, on s’asseyait sur les fesses pour se laisser glisser jusqu’en bas ».

A quelques encablures de la plage, invisible et inaudible, la corvette anglaise arrivait entre 1h00 et 2h00 du matin. « Les aussières étaient en chanvre pour éviter le bruit des chaînes quand elle mouillait », précise la « convoyeuse ». Bientôt, quatre embarcations en bois très légères, armées par deux rameurs et un barreur s’en détachaient. Elles se dirigeaient vers la plage en direction d’un signal fixe fait par un membre de Shelburn à l’abri d’un rocher, à mi-falaise. Une fois sur la plage, un échange de mots de passe: « Saint-Brieuc/Dinan ».

« Puis, on débarquait les valises et les bidons qui nous étaient destinés. Les aviateurs entraient dans l’eau jusqu’au ventre pour aller jusqu’aux chaloupes. Mais peu importe, ils étaient tellement heureux de rentrer chez eux », se souvient Marguerite Le Saux. Quatre heures plus tard, ils accostaient à Darmouth, dans le Devon, prêts à reprendre du service.

Parmi les officiers de la corvette, un certain David Birkin, père de Jane, qui revient encore régulièrement à Plouha. En huit opérations, de janvier à août 1944, 143 hommes, récupérés dans toute la France, rejoindront l’Angleterre: 124 aviateurs, 3 marins, cinq officiers d’état-major et 11 autres personnes. Parmi ces évacués, une mission interalliée parachutée en Bretagne le 29 juin 1944 pour étudier les conditions d’un éventuel débarquement dans le Morbihan afin de soulager le front de Normandie. Plouha était libéré le 5 août.

« Le réseau a tenu jusqu’au bout, sans aucune perte. C’est bien rare parmi les réseaux de résistance », constate Anne Ropers, estimant que cette « réussite est dûe à notre chef et à notre groupe qui était très soudé ».

Un dernier souvenir: en 1976, invitée aux Etats-Unis, Mme Ropers a retrouvé l’aviateur qui avait oublié chez elle sa plaque d’identité 30 ans plus tôt et ils se sont ensuite régulièrement revus.

Pour en savoir plus: « Par les nuits les plus longues », de Roger Huguen, aux éditions Ouest-France.

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