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Société

L’affaire Laëtitia, chronique de la détresse humaine

Le 19 septembre 2016 par Françoise Thomas

En janvier 2011, l’assassinat de Laëtitia Perrais, tout juste 18 ans, suscite une vague d’émotion en Loire-Atlantique, là où la jeune femme vivait et a été retrouvée morte. Dans son roman « Laëtitia ou la fin des hommes », l’historien Yvan Jablonka souhaitait « rendre hommage » à victime, dans une « quête de justice ».

Sur la photo de l’appel à témoins diffusée par les gendarmes après sa disparition, elle a le regard sage et le sourire lumineux de ses18 ans: dans « Laëtitia », le sociologue et historien Yvan Jablonka radiographie l’état de la France à travers l’analyse du meurtre en janvier 2011 de cette jeune fille près de Pornic, en Loire-Atlantique.

Ni récit, ni roman, ni journalisme d’investigation, ni essai, « Laëtitia », publié au Seuil, est un peu tout celà à la fois. « Comprendre un fait divers en tant qu’objet d’histoire », c’est le « pari » empathique et empreint de respect envers tous les protagonistes de l’affaire d’Yvan Jablonka, à travers le parcours de cette presque encore adolescente, assassinée au moment même où elle commençait enfin à prendre en main sa vie après avoir été ballotée depuis l’enfance en compagnie de sa soeur jumelle, Jessica.

« Il s’agit d’un hommage, mais aussi et surtout d’une quête de justice et  de vérité », explique l’écrivain dans son premier courrier à l’avocate qui défend les droits de Jessica et qu’il essaie de convaincre de sa sincérité et de son honnêteté, loin de tout voyeurisme, au tout début de ses recherches.

La mort dans la nuit du 18 au janvier 2011 de Laëtitia Perrais, placée très jeune avec Jessica en foyer puis en famille d’accueil, a pris un caractère sordide lorsqu’il s’est agi de retrouver son corps démembré et immergé dans deux étangs différents.

Interpellé le lendemain du crime, son auteur, un trentenaire alcoolique et drogué, à l’enfance cabossée lui aussi et emprisonné dès ses 16 ans, a bafoué sa victime par ses propos et nargué les semaines suivantes la justice et les enquêteurs dont seule l’obstination permettra de récupérer près de trois mois plus tard le buste de la jeune fille, autorisant enfin ses funérailles en juin 2011.

En 2015, le meurtrier a été condamné en appel à la réclusion criminelle à perpétuité, assortie d’une peine de sûreté de vingt-deux ans.

La plongée dans l’abject atteint le fond à l’été 2011, quand Jessica révèle les viols et attouchements répétés imposés par le père de sa famille d’accueil. Ce dernier, qui s’était arrogé à plusieurs reprises le rôle de pourfendeur des délinquants sexuels après le drame -y compris à sa sortie de l’Elysée après avoir été reçu par Nicolas Sarkozy quand était ignoré le père biologique, pourtant toujours en relation avec ses jumelles- sera condamné en assises à huit ans d’emprisonnement en 2014 pour viols ou agressions sexuelles, au total sur cinq jeunes victimes. Sans que ne puisse être établi si Laëtitia, qui cherchait à tout prix dans ses derniers mois de vie à quitter le domicile « familial », a subi les mêmes assauts que sa jumelle.

Jablonka a rencontré tous ceux qui ont accepté de le recevoir: parties civiles, témoins, enquêteurs, magistrats, personnels socio-éducatifs, enseignants ou amis de Laëtitia et a même eu accès à son compte Facebook. Il a assisté au procès en appel du meurtrier devant les assises d’Ille-et-Vilaine. Il a arpenté les lieux, en particulier ce pays de Retz entre terre et mer, avec ces villages où l’ardoise glisse peu à peu vers la tuile en descendant vers la Vendée. Un territoire que, reconnaît-il, il ne connaissait pas.

 

 

Dissection d’une société malade

 

En se plaçant du côté de la victime, en se mettant en scène dans sa quête, lui, le Parisien, le Normalien, l’universitaire reconnu, l’enfant d’une famille bourgeoise, a plongé presque en anthropologue dans un autre monde qu’il ignorait comme nombre de ses pairs, dans cette France profonde qui constituait l’univers de la jeune fille comme de son meurtrier, un « psychopathe » pour lequel la femme reste « un consommable ».

Et ce que retire de cette dissection Yvan Jablonka ne peut qu’inquiéter, bien au-delà de la persistance soulignée du patriarcat ou du fait que « Laëtitia a été jusqu’au bout la proie des hommes ». Cet hommage à la jeune victime, à laquelle il redonne vie à travers ces portraits croisés, est aussi pour le sociologue l’occasion d’évoquer d’autres maux de la France des années 2010: « l’énorme misère que notre société produit », les inégalités dès l’enfance, l’instrumentalisation de tels drames par le politique (« la rhétorique compassionnelle-sécuritaire »), le manque de moyens alloués à la justice comme à la réinsertion en dépit d’évidentes bonnes volontés, les dangers du tout carcéral avec une prison « école du crime » et « incubateur de rage », une forme de justice de classe, implacable envers les « seuls illégalismes populaires » mais capable d’indulgence envers « les délinquants en col blanc », etc…

« Comment fait-on pour arrêter la répétition? Comment permettre à des enfants de se tracer un autre chemin que celui de leur héritage maudit », s’interroge l’écrivain. « De Laëtitia, on peut dire: +elle n’a pas eu de chance, elle a croisé les mauvaises personnes+ (…) On peut aussi dire: processus de destruction souterrain, successions de loupés, chronique d’une mort annoncée ».

A aucun moment, dans ce livre d’une grande fluidité et accessible à tous, Jablonka n’oublie d’où il parle: en tant que personne issue d’un milieu privilégié dans un océan de misère où la précarité et la dilution du lien social font des ravages, en tant qu’homme dans un monde où les femmes restent encore pour certains des proies, en tant que citoyen, en tant que père aussi. Le lecteur  pourrait lui contester cette façon d’introduire dans son texte cette part de subjectivité.

Mais on peut aussi conclure que, puisque cette part de subjectivité existe de toute manière, en particulier quand la recherche porte sur une matière humaine comme dans le cas présent, autant la mettre sur la table plutôt que la dissimuler ou faire semblant de l’ignorer.

C’est sans doute le statut de père qui est dominant. Avec trois filles, Jablonka s’est évidemment senti profondément concerné par le sort de Laëtitia à laquelle il a voulu rendre sa « dignité ». Il en parle à certains moments comme si, au-delà de sa mort, elle était vraiment devenue un membre de sa famille, sa quatrième fille.

L’enquête démontrera que, dans ses derniers jours de vie, Laëtitia avait lancé des signaux d’alarme, cherchant à plusieurs reprises mais sans succès à se confier à des proches, adoptant une forme de comportement suicidaire et se mettant elle-même véritablement en danger, comme lorsqu’elle accepte de revoir celui qui sera son meurtrier.

Encore plus déroutant, quelques jours avant sa mort, Laëtitia avait écrit trois lettres d’adieu -dont l’une à son amoureux-, découvertes lors des perquisitions après le drame. Dans l’une d’elle, elle y exprimait ses dernières volontés. Elle y faisait entre autres don de ses organes.

 

 

Ivan Jablonka, « Laëtitia ou la fin des hommes », éditions du Seuil, 383 pages, 21 euros.

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